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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 21:45

Le premier est tellement associé au second qu’il est parfois difficile de dire lequel a créé l’autre. Difficile aussi de faire plus ‘tendance’ que Corto Maltese : mi-saxon, mi-gitan, aventurier dandy et mystérieux, ce héros réunit tout en un ce qu’il peut y avoir de plus attirant chez un être.

 

Photo Elisabetta Catalano 1994Hugo Pratt devant la vitre où il a dessiné Corto Maltese *

Photo Elisabetta Catalano - 1994


En somme c’est à une double star de la BD que la Pinacothèque de Paris consacre une exposition… en s’excusant presque. D’abord parce qu’elle a démarré bien plus tôt que prévu du fait de la brouille franco-mexicaine (l’exposition Les masques de jade maya prévue pour mars a été annulée en février dernier). Ensuite parce qu’exposer un auteur de bande dessinée à la Pinacothèque est apparemment une hérésie qu’il faut légitimer.

 

Affiche expo Voyage imaginaire d'Hugo Pratt 2011A l’entrée de l’exposition, vous découvrirez en effet le texte d’ouverture du directeur de la Pinacothèque où il justifie l’exposition par les talents picturaux de Pratt (largement reconnus par ailleurs), et non par un simple opportunisme autour du succès des Corto Maltese. Tout en prenant soin de préciser que ce sera néanmoins le seul auteur de bande-dessinée que vous verrez en ces murs. Si cette entrée en matière ne convainc qu’à moitié, elle s’oublie heureusement très vite devant les effets beaucoup plus intéressants que produisent les œuvres de Pratt (1927-1995).


Exposées selon des thèmes récurrents tout au long de son travail (îles et océan, désert, militaires, villes, femmes, indiens) les planches qu’on découvre ici dans leur format et couleurs d’origine, restituent encore mieux l’imaginaire que Pratt a toujours cultivé.


Un imaginaire également capable d’enchanter qui se laisse prendre, et c’est assez facile avec Pratt… sauf peut-être pour l’un des vigiles de l’exposition. En fait il avouera s’ébahir plutôt devant les toiles des Romanov et Esterházy, tsars et princes collectionneurs de Russie, exposées en parallèle à la Pinacothèque (longue vie à la diversité !).


La Ballad..Il est vrai que La ballade de la mer salée n’a pas grand-chose à voir avec la naissance du géant musée de l’Ermitage. Mais la présentation de l’intégrale des planches originales de cet album à la Pinacothèque vaut tout de même le détour, ne serait-ce que pour entendre certains commentaires de visiteurs : « Dis donc, il en a des choses à raconter ! », ou bien « J’ai mal au cou à force… ».

 

Forcément avec 163 planches, exposées sur trois lignes et trois murs d’une salle obscure, il y a  de quoi s’occuper (voir l'aperçu ci-contre).

 

Cette présentation, peut-être un peu abrupte mais inédite, ravira en tous cas les aficionados de Hugo-Corto : publiée en 1967, La ballade de la mer salée est en effet la première histoire où apparaît le célèbre personnage de Corto Maltese.


Sergio Toppi Dedicated to Corto MaltesePratt avait 40 ans quand paraît cet album qui, loin d’être son premier, est le résultat d’une démarche de conteur hors pair, utilisant l’écriture et le dessin pour installer une ambiance bien particulière.

 

C’est lui qui est à l’origine de l’expression ‘littérature dessinée’, une appellation destinée à donner sa juste valeur au genre de la bande-dessinée, des comics, qui n’avaient jamais vraiment été considérés comme un art, jusqu’à ce que Pratt et ses succès arrivent, ouvrant la porte à d’autres créateurs…


Croquis de Sergio Toppi

'Dedicated to Corto Maltese'*


Un imaginaire nourri de voyages


Le voyage imaginaire d’Hugo Pratt, ce titre est surtout là pour souligner à quel point Pratt mêlait son imagination omniprésente, à toutes les merveilles que peut offrir le monde à un voyageur : peuples, mœurs, cultures, personnages charismatiques, aventures et histoires fantastiques. Ce n’est pas un talent si couru de nos jours.


Comment créé-t-on en bande-dessinée ces ambiances si particulières, un personnage aussi énigmatique et en même temps attirant que Corto Maltese ? Probablement en maîtrisant soi-même l’alliance délicate du savoir et du savoir être, à force d’avoir vécu un peu partout, et côtoyé un peu tout le monde.


Ne vous y trompez donc pas : dans la vraie vie Hugo Pratt était bien un acharné du voyage. Combiné à sa passion de toujours pour la littérature d’aventure (Stevenson, Conrad et bien d’autres), c’était même la source de son imagination. Dès avant sa naissance, sa généalogie passe par l’Angleterre et la France, avant d’atterrir en Italie, avec en cours de route, des métissages britannico-franco-hispanico-turco-juif, et des ascendances franc-maçonnes (il semble que Pratt lui-même était initié).

Venise 1988A tel point que dans la bellissime Venise où grandit le petit Hugo, le détail des parentés finit par ne plus tellement importer.

 

Il en retiendra plutôt tout un environnement plein de magnificence, de mystères exotiques et ésotériques, dont il jouera constamment dans son œuvre. Sa littérature dessinée, tantôt elliptique, tantôt fantaisiste, mais toujours créatrice d’une ambiance unique en est le résultat.

Hugo Pratt à Venise 1988*


Si ses premières expériences du voyage ne sont pas voulues (à 10 ans il suit sa famille pour s’installer à Addis-Abeba en Abyssinie, Ethiopie aujourd’hui, au milieu de militaires coloniaux jusqu’au milieu de la Deuxième Guerre Mondiale), plus tard elles deviennent franchement sa marotte. Dès 22 ans il n’hésite pas à s’installer en Argentine où il se fixera de nombreuses années à Buenos Aires, travaillant à la revue de comic-strip Editorial Abril, tout en multipliant les voyages par ailleurs.


Venise, Gênes, Milan ou Rome pour l’Italie, Buenos Aires, Londres, Paris et Grandvaux en Suisse ont été ses principaux pieds à terre, mais en fait il aura passé sa vie à enchaîner les allers-retours sur le globe : entre ces adresses fascinantes collectionnées aux quatre coins du monde, et les nombreux voyages exploratoires.

Le rythme de ces voyages est effarant, mais à chaque endroit il prend toujours le temps d’embrasser une nouvelle vie, remplissant ainsi son esprit de choses vues et de sensations. Ensuite, dans ses histoires, il connectera les lieux et évènements comme personne.


Voici comment il l’explique à Alberto Ongaro, l’un des amis avec qui il a fondé sa première revue à Venise, dans une interview parue en 1973 (revue ‘l’Europe’*).


AgrandissementTu vois, j’ai vécu dans le monde entier. Je n’ai jamais fait le touriste, mais partout, j’ai été une sorte de résident. J’ai un système à moi. D’abord, je ne vais jamais à l’hôtel, mais toujours dans des maisons privées. C’est comme ça que je fais. J’arrive quelque part, je prends un taxi, je promets un gros pourboire au chauffeur, pour peu qu’il me trouve une chambre quelque part, au sein d’une famille. En général, ça marche bien. Le chauffeur réussit à me caser, ou bien il m’invite carrément chez lui. Ainsi, en éliminant l’anonymat et le caractère impersonnel d’hôtels où je n’ai jamais connu qui que ce soit, j’ai fini par avoir des familles amies pour m’accueillir aux quatre coins du monde, et qui me font rencontrer d’autres familles et me permettent de vivre comme on vit dans le pays.

(…)C’est de cette façon que je finis toujours par rencontrer des gens extraordinaires.(…) On comprend qu’à force d’arpenter le monde et de faire la connaissance de tels personnages, cela devienne assez facile pour quelqu’un qui écrit et dessine des comic-strips d’aventure, au bout d’un moment, de remplir ses histoires de beaux caractères, de jouer avec les psychologies…

 

Le reste est affaire de cuisine personnelle mêlant talent et acharnement à toujours mieux faire. Conteur né, Hugo Pratt a toujours pensé à ses lecteurs dans l’écrit comme dans le dessin. L’image comme les mots devaient toujours évoquer, intriguer, captiver. Pas étonnant dès lors, que l’œuvre de Pratt rencontre autant de personnages aux histoires mythiques : Butch Cassidy et le Kid, Jack London, Hemingway ou la sorcière Bouche Dorée. 

 

En parcourant l’exposition de la Pinacothèque on voit un peu mieux comment s’est construite cette fameuse littérature dessinée. La pratique des aquarelles en est une illustration magistrale.

 

Pratt s’est mis à étudier cette technique sur le tard (après 30 ans) et a continué de la perfectionner jusqu’à y exceller comme le montrent les œuvres exposées à la Pinacothèque. Près de 160 compositions, à la fois légères et singulièrement marquantes. Il faut vraiment voir la série en blanc et bordeaux qui aboutit à Occident, cette composition toute simple.

 

Occident

Occident / Hugo Pratt

 

Cet aspect impressionnant et moins connu de son œuvre, l'aquarelle, commence à peine à affleurer, depuis les premières rétrospectives de son œuvre. Ce n’est qu’en 2005 qu’elles apparaissent, avec la publication par Casterman des Périples imaginaires (livre  qui accompagne la première rétrospective exposant ces aquarelles à Sienne, en Italie), et on les admire volontiers à la Pinacothèque.
 

Dès la première salle, apparaît d’ailleurs cette jolie réponse de Pratt à la question suivante « Vous qui avez tant voyagé, en quoi vous sentez-vous encore Vénitien ? » Réponse de Pratt : Je fais confiance à l’eau.

 

Pour certains des thèmes de l’expo, cet usage de l’aquarelle où l’eau est reine, produit des effets qu’on garde en mémoire longtemps.

 

Si les îles et océans montrent l’alliage rêvé d’eau, de traits et de couleurs, le désert n’est pas en reste : avec un minimum, Pratt fait surgir les traits saillants de tribus spectaculaires, ou évoque les derniers instants de Saint-Exupéry.  

 

Adieu Saint-Ex -Hugo Pratt Adieu Saint-Ex / Hugo Pratt

 

Enfin les villes et les femmes, sont un terrain évidemment propice aux beautés étranges ou fascinantes que l’œil précis de Pratt décuple...


Tout un monde entre imagination et réalité, qui incite à élargir ses horizons, en replongeant dans les aventures dessinées par Pratt, ou  racontées par tout autre créateur capable de vous extirper de l’ordinaire. A vos mirettes pour les trouver... ou partir vous-même à l'aventure !


 

 

* Photos et informations issues du livre Littérature dessinée, paru aux éditions Casterman en 2006, sous la direction de Patrizia Zanotti qui fût la coloriste de Pratt (co-commissaire de l'exposition à la Pinacothèque, elle dirige aussi Cong SA la société qui détient les droits sur les oeuvres de Hugo Pratt), et Vincenzo Mollica journaliste et ami de l'auteur.

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commentaires

jfdu7ème 10/06/2011 21:36


Bel article, merci, HP personnage Hors Pair, je préfère laisser courir mon imagination sur le flot de ton témoignage enthousiaste et coloré, plutôt que d'aller dans cette Pinacothèque que je n'aime
pas.
Et Pan, vive l'imaginaire :)


Jilda Hacikoglu 12/06/2011 23:52



Tant que l'imagination court tout va bien, bonne ballade alors, où que ce soit ;)



Viguène 09/06/2011 06:41


Parev Gilda, toi au moins tu "piges" bien ... merci pour ce Prattage d'émotions ...


Jilda Hacikoglu 09/06/2011 09:34



Merci! C'est surtout Pratt qu'il faut remercier, et vivent les voyages...



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