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27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 21:53

Quel lien entre de jeunes judokas aujourd’hui et un peintre d’hier méconnu ? A priori pas grand-chose, si ce n’est leur actualité quasi concomitante qui donne beaucoup à penser.

 

Joeurs de tavlou et sculpture AslanianSculpture (maternité) et toile (joueurs de tavlous) - Jacques Aslanian

 

Il y a vingt ans, le peintre-sculpteur Jacques Aslanian décidait avec son ami graveur Jules Bonome, d’illustrer 24 fables d’Ésope. Écrivain grec de l’Antiquité à qui l’on attribue la paternité du genre de la fable, Ésope est l’auteur d’une multitude d’histoires courtes autour d’animaux, conclues par des moralités sur le monde des hommes. Jean de la Fontaine s’est inspiré de ces histoires universelles pour ses célèbres fables en vers.

 

Le loup et le renardLe lion, le loup et le renard / Gravure Jules Bonome

 

Initialement l’idée d’Aslanian et de Bonome devait être prise en charge par l’Imprimerie nationale, mais le projet avait disparu aux oubliettes avec le rachat de l’immeuble parisien de cette institution nationale en 2003 par le groupe américain Carlyle (les bourdes de l’Imprimerie nationale).

 

Finalement le livre d’artiste, illustré en noir et blanc par les deux amis artistes et réalisé en linogravure à 120 exemplaires, voit enfin le jour aujourd’hui, mais à titre posthume pour Aslanian, décédé entre temps (1929-2003). Étrange histoire que celle de ce peintre et sculpteur autodidacte, faussement basique et créateur d’un style unique en son genre.

 

Un portrait d'Aslanian au milieu de ses sculptures

Ses œuvres avaient très vite fait mouche auprès des professionnels dans les années 60, peu après ses premières expositions. Le célèbre marchand d’art Hervé Odermatt avait même pris sa production sous contrat un temps, jusqu’à sa rupture par l’artiste (découvrant que ses toiles n’étaient jamais exposées, il s’était fâché avec Odermatt).

 

Aslanian ne s’entendra d’ailleurs jamais beaucoup avec ce milieu, décidément pas le sien, et préférera rester dans son environnement modeste, pour se concentrer sur ses œuvres, puissantes et emplies d’une atmosphère dense… Il n’aura connu qu’une reconnaissance confidentielle de son vivant.


Son don résidait dans sa capacité à capter une ambiance, un vécu, puis à les restituer d’une manière telle qu’elle rendait la vérité profonde de ses personnages.

 

En un minimum d’éléments, souvent focalisés sur un ou une poignée de personnages, on ressent comme une évidence ce qui se joue sur la toile. Le plus souvent c’est un monde arménien caractérisé par une vie laborieuse, en errance et déconnectée du présent, dans l’exil post-génocide. C’est l’alliage de ses traits et son travail inédit sur les matières qui rendent tout cela.

 

Dans un autre genre ses sculptures, généralement autour des maternités ou des animaux, semblent directement nées d’une terre nourricière bienveillante, et ont un effet apaisant.

Musique de là-bas


Si Aslanian avait décidé d’illustrer les œuvres d’Ésope, c’est que ses fables toutes simples mais pleines de sens, tenaient lieu, pour lui qui avait quitté l’école à 12 ans, d’éternel maître d’école pour comprendre le monde. Un monde dans lequel il vivait, au milieu des petites gens d’Alfortville où il était né, mais dont il se mettait aussi à la marge, pour l’observer et le raconter, lui qui ne savait pas l’expliquer en mots. « Je sais pas expliquer, alors je fais ça. »

 

Gravure Esope & toile tv

Quelques oeuvres : page du livre illustré et toile

(présentation du 9 juin 2011)


Mais souvent au détour des quelques mots qu’il a consenti à lâcher devant une caméra, pointe l’originalité de son regard : l’école il la quitte très tôt par rejet du « monde de fou des adultes », « Parler ? Je ne sais vraiment pas ce que je peux dire… y a tellement de bavards. ».


Croquis des débutsDe sa vie mystérieuse, à la fois recluse et présente au monde, une chose est sûre, c’est que l’exil de ses parents rescapés du génocide aura scellé le destin de cet artiste pas bavard.

 

Ses parents ? «  Ils venaient des montagnes d’Anatolie, ils avaient les pieds sur terre et la tête au ciel. Quand ils sont arrivés en France ils ont perdu la tête… ».

 

Après la mort de sa mère dans les années soixante, Aslanian vivra d’ailleurs avec son père, qui n’a jamais appris le français, ne savait rien faire tout seul dans sa maison, et qui sera toute sa vie inadapté à la vie ‘moderne’ en France.


La compagne qui a partagé son quotidien durant les quinze dernières années de sa vie, s’attache aujourd’hui à mettre en avant l’œuvre de cet artiste. L’objectif peut sembler quelque peu dérisoire quand le principal intéressé n’est plus. Et pourtant tout le monde s’arrête devant les œuvres d’Aslanian.


Tout simplement parce qu’au fond elles renvoient à ce que l’humanité a d’universel : par exemple ce qu’il advient quand elle a perdu ses repères, et ne sait comment composer avec son présent.

 

Portrait d'Aslanian Père

Portrait d'Aslanian père - Jacques Aslanian

 

Dans les dernières années de sa vie les toiles d’Aslanian sont plus lumineuses, plus porteuses d’espoir. Les vieilles grands-mères arméniennes qu’il savait rendre dans leur moindre ride significative, font place à des jeunes filles debout qui font face de toute leur vigueur tranquille, au peintre, au monde, et à nous qui les observons.


Bref c’est un exemple frappant parmi d’autres, de ce qu’il advient ici, de ces Arméniens exilés, ou descendants de ces exilés.


Et là-bas, au pays, qu’en est-il alors ?


Ce qu’on devient ici, ce qu’on est là-bas...


 

Là-bas on se bat, et on connaît les défaites ou les victoires qui vont avec.


Cette opposition entre ce vécu ici et celui de là-bas est frappante quand après Aslanian, on s’intéresse au séjour d’un groupe de jeunes judokas du Karabakh.

 

Venus en région parisienne à l’invitation du club sportif municipal de Clamart section judo, ils se sont entraînés avec les Français et ont participé au tournoi de l’Athlétique club de Boulogne-Billancourt et à celui du Kabuto 2011 de Clamart, l’un des plus importants tournois de judo en région parisienne.

 

L'équipe de choc du KarabakhL'équipe de choc du Karabakh - la seule fille n'est autre que la championne de judo d'Arménie,

également originaire du Karabakh

Photo Stepan Eolmezian / Comité de jumelage Clamart-Artachat


Quelques chiffres pour resituer leur visite : le Karabakh, cette République autoproclamée qui n’a jamais été reconnue sur la scène internationale, compte un peu plus de 140 000 habitants selon le bureau de la représentation du Karabakh aux Etats-Unis. C’est peu ou prou un tiers du nombre actuel de licenciés de judo/jujitsu de la Fédération Française de Judo (saison 2010-2011).


Pour rappel, la République du Karabakh est une région que ses habitants arméniens, soutenus par les forces armées de l’Arménie, ont arrachée de haute lutte à l’Azerbaïdjan après une guerre déclenchée par les exactions azerbaïdjanaises à l’encontre des populations civiles arméniennes.

 

Sans prétendre reprendre ici l’histoire de ce territoire et ses impacts complexes encore très importants actuellement, il faut surtout savoir qu’y vivre aujourd’hui est en soi un acte de résistance à l’annihilation à laquelle on a voulu condamner les Arméniens.


Faire venir des judokas de cette République dont l’avenir ne présente aucune garantie, et qui compte 250 licenciés à peine, est donc une entreprise audacieuse, généreuse mais aussi pleine de sens.

Drapeaux Arméniens et Karabakhtsi au Kabuto 2011 de ClamarLe drapeau du Karabakh (sous celui de l'Arménie),

au milieu de ceux des autres pays au tournoi de Clamart

 

Agés de 11 à 21 ans, ces sportifs qui pour la plupart n’avaient même jamais vu la capitale de l’Arménie, sont venus grâce au comité de jumelage de la ville de Clamart (jumelée avec la ville arménienne d’Artachat), mais aussi et surtout grâce à des passionnés de judo qui n’attendaient que de les accueillir.

 

Alliance Meudon - Artsakh au tournoi de l'ACBBAlliance AS Meudon/ Artsakh - au tournoi de l'ACBB

(où évolue Thierry Fabre, numéro 3 mondial)

Photo Stepan Eolmezian

 

C’est ainsi que les Français ont découvert une équipe, peut-être pas de très haute taille comparée à leur partenaires français du même âge, mais brillante de ténacité et d’efficacité sur les tatamis. « Ba vonts ! Un sportif qui ne vient pas pour gagner est déjà dans l’erreur » rappelle leur entraîneur, interrogé sur la teneur de ce séjour d’échange, de sport et de respect intense, code moral du judo oblige.

 

De l’avis général, Philippe Tedo en tête (Président du CSM Clamart Judo qui compte 545 licenciés à lui seul) : des judokas redoutables. Une équipe de choc qui attend d'ailleurs impatiemment d'accueillir désormais ses homologues français au Karabakh même.

 


Qu’en conclure ? A chacun de voir.

 

En tous les cas, continuer ici ou rester là-bas, aucun destin n’est paisible : partout la vie est un combat qu’on perd ou qu’on gagne parfois, mais où l’espoir d'une éclaircie semble souvent venir de l’échange avec l’autre.

Sans l'amitié de Jules Bonome, les fables qu'il a illustrées avec Jacques Aslanian n'auraient jamais vu le jour. Et en région parisienne, les judokas français et arméniens n’avaient pas forcément besoin de traducteurs pour se comprendre : sur le tatami les termes techniques du judo sont les même pour tous.

 

Philippe Tedo président du CSM Clamart et Ivan Azizbekyan

Philippe Tedo (Président du CSM Clamart judo) et Ivan Azizbekyan (entraîneur de l'équipe du Karabakh)

 

 


 

 

24 Fables d’Ésope, illustrées par Jacques Aslanian et Jules Bonome, a été présenté en avril et juin dernier.  Ce livre d’artiste est disponible auprès de Jules Bonome (julesbonome@free.fr 150 €).

Les judokas du Karabakh étaient en région parisienne du 27 mai au 6 juin dernier.


Deux sujets à paraître dans le prochain numéro de France-Arménie (juillet 2011)

« Jacques Aslanian, entre les mots et l’art ».

« Judokas du Karabakh, des graines de champion à Paris ».

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Jilda Hacikoglu - dans Société
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  • Journaliste contribuant au magazine France-Arménie depuis 2003, et auteur de ce blog créé en septembre 2010. Sur Twitter @HacikJilda
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