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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 20:04

Aussi différents soient-ils, un tableau et un roman sont très semblables. La preuve par deux romans parmi d’autres, consacrés à cet art visuel où regarder est aussi une lecture. 

 

Metin ArditiLe Turquetto, dernier roman de Metin Arditi, est l’une des nombreuses nouveautés de la rentrée littéraire 2011.

 

Discret monsieur né en 1945 à Ankara (Turquie), très tôt envoyé en Suisse pour son éducation, devenu homme d’affaires, mécène puis écrivain sur le tard, Metin Arditi ne cesse depuis 1998 de publier dans la langue de Molière.

 

Il a notamment la capacité d’évoquer en peu de lignes mais beaucoup d’efficacité, et même d’immédiateté, l’intimité subtilement dévoilée de personnages au destin souvent loin de l’ordinaire (La fille des Louganis, L’imprévisible, Victoria Hall).

 

Arturo Pérez-ReverteLe peintre de batailles, plus ancien, est un roman sorti en 2006 d’Arturo Pérez-Reverte, l’un des plus importants écrivains espagnols contemporains.

 

Auteur de la série des Capitaine Alatriste, on lui doit aussi Le tableau du maître flamand, Le cimetière des bateaux sans nom ou La Reine du Sud. Né en 1951 à Carthagène (Espagne), il a été reporter de guerre durant près de vingt ans avant de se lancer dans l’écriture, lui aussi sur le tard.

 

Ses succès de plume le conduiront jusqu’à l’Académie Royale Espagnole des Lettres dont il est membre depuis 2003 (sorte d’équivalent de l’Académie Française). Le monde de ses romans est plutôt celui de l’aventure, contemporaine ou historique, sans panache superficiel, mais avec une originale dignité qui se maintient difficilement dans une réalité rude.

 

Ces auteurs très différents ont tous deux déjà consacré de précédents romans à des toiles, et ils ne sont ni les premiers, ni les derniers à le faire, vu la force évocatrice que peut recéler un tableau. S’arrêter sur ces deux livres-là permet néanmoins d’insister sur ce qui rend possible ce pouvoir d’évocation, et qui se fait de plus en plus rare aujourd’hui : savoir regarder.

 

Couv Le Turquetto Actes SudDe Constantinople à Venise, Le Turquetto suit l’histoire d’un peintre exceptionnel, né Juif dans un empire musulman où seule la religion orthodoxe l’autorise à pratiquer son art.

 

Un art où il excelle à reproduire les secrets de l’âme et de la vie, car il a la faculté de les percer d’un seul regard chez ses semblables. Interdit de dessiner ou peindre, ce qui est clairement sa vocation, il s’enfuit à Venise où il devient l’élève du maître Titien, qu’il finira par égaler, et même dépasser avant que son  histoire ne le rattrape.

 

Très simplement racontée, toujours au plus près de l’intimité des personnages, et sans lourdeur historique particulière, cette belle histoire parvient même à faire planer un doute sur la paternité d’un tableau de Titien exposé au Louvre : L’Homme au gant.

 

Aux plus curieux qui voudraient connaître le fin mot de l’histoire, on recommande cette interview de la radio suisse-romande où l’auteur révèle ce qu’il en est vraiment.

 

Ce que l’on en retiendra surtout ici, c’est la remarquable mise en avant de ce qui fait d’un tableau une œuvre majeure : quand son génie vient de l’histoire qu’il peut conter d’un bout à l’autre, en une seule image pourtant figée.

 L'homme au gant

L'homme au gant, Titien (Louvres)

 

Mais pour que cela soit possible, encore faut-il regarder réellement, et ne pas se contenter de faire glisser les yeux sur tout. Or c’est précisément ce que notre société bombardée d’images à grande vitesse nous habitue à faire, dans une course à la surenchère spectaculaire pour que l’on s’y arrête enfin.

 

Il est intéressant de voir comment le parcours du Turquetto, rappelle ce constat simple sur cinquante ans, trois religions et autant de vies vécues en plein 16ème siècle, pour boucler la boucle et coller au présent.

 

Couv Le peintre de batailles PointsDans une tout autre veine, ce rappel fondamental est au cœur d’une autre très inhabituelle histoire que propose Arturo Pérez-Reverte dans Le peintre de batailles.

 

Faulques est un ancien photographe de guerre qui a pris sa retraite, et s’attelle à résumer toutes les guerres du monde, dans une fresque peinte sur le mur intérieur d’une tour de garde abandonnée.

 

En Andalousie, au bord de la côte Atlantique sud de l’Espagne, près d'une plage baignée de soleil, il peint la vision parfaite et complète des conflits, que pendant trente ans de travail, la photographie n’a jamais pu lui apporter. Quand débarque Markovic. Un combattant croate qu’il avait photographié en pleine débâcle militaire, et qui vient lui apprendre certaines des conséquences de cette photo sur sa vie… pour ensuite tuer le photographe-peintre de batailles.

 

Le roman tourne autour du face à face entre ces deux personnages et leur passé, lourd d’un sacré passif d’horreurs. Là encore, mais sur un récit plus long et conceptuel que Le TurquettoLe peintre de batailles donne à voir tout ce que l’on peut saisir en un fugace instant, quand des coïncidences inconcevables se réunissent soudain dans un tableau parfaitement construit et pensé.

 

Entre autres variations infinies sur ce même thème et instructives opinions, on y trouve d’originales présentations des plus grands peintres de bataille (Goya, Brueghel, Uccello…), spécialisation révolue aujourd’hui et mal « remplacée » par la photographie de guerre selon le personnage de Faulques.

 

El Tres de Mayo, Francisco de Goya, Prado

El tres de mayo, Francisco de Goya (Prado) 

 

On y redécouvre de plus comment celui qui regarde est également acteur de ce qu’il voit. Ce peut-être a minima dans la mesure où cette vision subjective impacte l’histoire qu’il croit voir de l’extérieur. Mais aussi au maximum quand les images sont détournées pour manipuler l'opinion jusqu'à inverser les rôles.

 

Pour le reste, Le peintre de batailles achève honnêtement une boucle, triste vu le sujet mais surprenante par son dénouement, qui aura eu le mérite de faire s’arrêter judicieusement sur notre façon d’observer, de comprendre et réagir parfois, pour essayer d'y trouver comme on peut des consolations.

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