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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 12:40

 

La fin d’un suspense étonnant a coïncidé cette semaine pour ces deux hommes, véritables poids lourds chacun dans leur domaine. Fin du suspense, mais pas de l’intrigue, car pour l’un comme pour l’autre la grande Histoire est toujours en marche.


raffi-hovannisianRaffi Hovannisian est un homme politique arménien né aux Etats-Unis où il s’est bardé de diplôme avant de devenir avocat international. Entre autres caractéristiques notables, il est un des rares Arméniens de diaspora à s’être rétabli en Arménie même, où il a fini par être le premier des ministres des affaires étrangères qu’a connu la jeune République née en 1991 au sortir de l’Union Soviétique.

 

Président du parti Héritage (plutôt pro-occidental) présent au Parlement arménien, il fait partie de tous ceux qui sont aujourd’hui en opposition frontale au gouvernement actuel de l’Arménie, en place depuis les élections présidentielles truquées et la répression dans le sang des manifestations qui s’ensuivirent en mars 2008 dans la capitale (Yerevan).


En novembre 2010, Hovannisian était notamment à Ottawa à la tribune d’une conférence du Parlement Canadien concernant le combat contre l’antisémitisme.


Le 15 mars dernier cette pointure s’est assis sur un banc de la place de la Liberté en plein centre de Yerevan… pour n’en plus bouger et entamer là une grève de la faim, visant à obtenir rien de moins que la démission du Président actuel de l’Arménie, et la reprise en main du pouvoir par le peuple via de vraies élections.


Raffi Hovanissian on liberty square

La place de la Liberté étant interdite aux manifestations et rassemblements depuis les évènements de mars 2008, la police a empêché  dès les premiers jours toutes les marques de sympathies et de soutien manifestées par les passants, allant même jusqu’à démonter violemment une simple tente amenée là pour protéger le jeûneur et quelques substituts pour le chauffer.


A l’issue d’une première semaine de cette situation inédite, il semble que les remous médiatiques causés par cet auto-sacrifice, alliés aux multiples marques de soutien spontané, ont fini par embarrasser le gouvernement, au point de devoir lever l’interdiction de rassemblement sur la place de la Liberté.


Alors que les dernières manifestations en commémoration des évènements du 1er mars 2008 s’étaient jusqu’alors tenues ailleurs dans la capitale, un nouveau rassemblement a donc pu se tenir sur la place centrale de la Liberté. Levon Ter Petrossian, leader du bloc d’opposition au gouvernement, lui-même ancien Président très décrié de la République d’Arménie après 1991, s’y est exprimé pour haranguer les foules.


Là où les choses se corsent, c’est que contrairement à tous les politiques qui s’étaient déplacés pour rencontrer le gréviste jusqu’alors (Président du Parlement arménien y compris), Ter Petrossian n’a même pas salué son ancien ministre des affaires étrangères, tout en criant victoire suite à la « libération » de la place où Raffi Hovannisian continuait sa grève de la faim. Cherchez l’erreur.


Même si les élections truquées et la violence de la répression des manifestations a créé une dynamique commune,  le bloc de l’opposition a du mal à trouver son unité dans un pays où la majorité des élus s’engage en politique pour ses propres intérêts privés.


Contexte hautement paradoxal et singulier donc, pour cette démarche de sacrifice qui force pourtant le respect, en plein Carême pascal et alors que Pâques tombe cette année un 24 avril, date commémorative du génocide arménien...


Raffi Hunger StrikeAprès quinze jours de ce régime de SDF, Raffi Hovannisian a finalement arrêté sa grève de la faim mercredi dernier.


Il aurait probablement été dommage qu’un homme de sa stature disparaisse ainsi de la scène politique arménienne, précisément quand elle a tant besoin de cet exemple de dévouement. Au-delà des raisons compréhensibles invoquées par Hovannisian pour expliquer ce renoncement, il faut retenir l’écho que son action a reçu.


Elle était finalement dirigée vers la société civile et l’opposition, tout autant que contre le pouvoir en place. Le sacrifice que cela impliquait a été un choc, salutaire on l’espère, pour un peuple plus habitué à désespérer de ses dirigeants et fuir le pays, qu’à croire et agir pour une amélioration. Le combat politique et démocratique continue donc sur cette nouvelle lancée.


 

 

Autre genre, autre lieu, Daron Acemoglu est un économiste de haut vol, Arménien né en Turquie, bardé lui aussi de diplômes obtenus en Angleterre, avant de continuer sa ruée vers l’ouest pour devenir aux Etats-Unis, titulaire de la chaire d’économie appliquée du MIT (Massachussets Institute of Technology) depuis 2004.


Ce « trublion éclectique » aujourd’hui largement reconnu par ses pairs a suivi un parcours inhabituel mais remarquable dans son domaine.


Abandonnant les sciences politiques, il s’est tourné vers l’économie avec pour thème de prédilection les causes de la démocratie, sachant que c’est sous ce régime que peut exister le développement économique.

 

Daron Acemoglu

 

Depuis le livre ‘Economic Origins of Dictatorship and Democracy ‘ publié avec son chercheur acolyte James Robinson, il a réalisé de nombreuses études et publié un second livre  sur l’avènement et l’incidence de la démocratie ‘Introduction to Modern Economic Growth’ (introduction au développement économique moderne).


Depuis quelques mois, et particulièrement ces derniers jours, son nom et son origine arménienne sont largement répétés dans les médias turcs, car il s’est vu proposer un poste diplomatique de représentant permanent de la Turquie à l’OCDE dont le siège est à Paris (Organisation de Coopération pour le Développement Economique).


Après cette offre étonnante, il n’a pas été facile de démêler le vrai du faux concernant la réponse d’Acemoglu.

 

Etonnante proposition car elle montre l’ambivalence perverse d’un gouvernement qui se caractérise encore aujourd’hui par l’oppression exercée depuis la création de sa République, contre les importantes minorités qui composent sa population.


Une offre plus que douteuse, car elle intervient alors qu’aujourd’hui encore en Turquie aucun Arménien affiché ne peut prétendre à un quelconque poste à responsabilité dans les institutions turques. Dès lors, que penser quand le ministre des affaires étrangères propose un poste diplomatique de choix à l’un de ses ressortissants issu de cette minorité problématique, parce qu’il a connu le succès en quittant le pays ?

 

Dans ces conditions, et sans douter des compétences qui donnent réellement à Acemoglu sa place à l’OCDE, la contradiction est tout de même hallucinante.


Passée cette première réaction d’incrédulité, il faut rappeler le contexte : après des années d’un négationnisme d’Etat quasiment ridicule tant il est poussé à l’extrême (cf. les traces encore visibles aujourd’hui dans l'excellent film de Mathieu Zeitindjioglou  ‘le fils du marchand d’olives’), l’activisme frénétique de l’Etat turc a pris une forme nouvelle ces dernières années, se cristallisant sous la forme des protocoles arméno-turcs.


Pour parer aux revendications de plus en plus efficaces sur les reconnaissances officielles du génocide arménien, l’Etat turc brandit désormais un masque de probité qui  a culminé avec cette imminence de la ‘réconciliation’ arméno-turque. Expliquant qu'il serait préjudiciable à la réconciliation tant attendue, de revenir sur de l’histoire ancienne (pour rappel, c’est l’Etat turc qui ferme ses frontières avec la République d’Arménie depuis près de vingt ans).


On peut donc légitimement voir l’apparente schizophrénie de la Turquie vis-à-vis de ses citoyens arméniens et d’Acemoglu, comme une énième version de ce masque que la Turquie a pris l’habitude d’arborer pour arriver à des fins diplomatiques beaucoup moins avouables.


Quant à Acemoglu, pour couper court aux tentatives d’intox des médias turcs laissant croire que la question était d’ores et déjà réglée, il semble qu’il ait concrètement décliné, arguant de la poursuite de ses recherches universitaires. Et non pas remis à plus tard l’éventualité d’accepter un tel poste, comme l’affirmait le ministre turc des affaires étrangères.

 

Dire que les informations ont été très peu claires sur la réponse d’Acemoglu est un euphémisme. On remarquera en revanche que grand cas a été fait du caractère exceptionnel de cette proposition diplomatique.


En comparaison, la condamnation quasi concomittante par un tribunal turc cette semaine, du Prix Nobel de littérature Orhan Pamuk (autre ressortissant de Turquie mais exilé), n’a pas suscité autant de battage.


Il s’agit pourtant d’un Prix Nobel turc. Oui mais voilà, le jugement condamnait le fait que ce Prix Nobel avait évoqué ouvertement lors d’une interview donnée en 2005, les massacres de masse perpétrés contre les minorités arméniennes et kurdes en Turquie.


Au fond, même si elle prend des visages qui la montrent sous un meilleur jour, les intentions de l’Etat turc sur le génocide arménien n’ont pas bougé d’un iota : continuer de nier le génocide à tout prix, en usant de toutes les tactiques possible, déguisement y compris, et surtout empêcher que sa reconnaissance gagne du terrain.


Tout cela est donc plutôt de nature à confirmer qu’en ce domaine la politique du ‘beaucoup de bruit pour rien’ reste bien la stratégie toujours affectionnée par la diplomatie turque.

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Jilda Hacikoglu - dans Monde
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  • Journaliste contribuant au magazine France-Arménie depuis 2003, et auteur de ce blog créé en septembre 2010. Sur Twitter @HacikJilda
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