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En général on n’associe guère le premier peuple chrétien à l’Islam. Pourtant le nationalisme turc se  fissure au travers une réalité que tous – Arméniens y compris - préféraient taire il y a peu encore.

 

Bared Manok revient d’Erevan où il a donné quelques conférences sur ce récent sujet d’étude : les Arméniens islamisés. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Pourquoi en parler et avec quelles perspectives ? Rencontre autour d’un sujet longtemps caché, méconnu et saturé de complexes.

 


 

 

France-Arménie : Comment a-t-on commencé à parler des Arméniens islamisés ?

 

Bared Manok : Jusqu’à il y a 10-15 ans c’était une sorte de tabou. Question de dignité pour les Arméniens ; méfiance et mépris des convertis par les Turcs. Des deux côtés on n’évoquait pas cette réalité dérangeante. L’avancée démocratique en Turquie a ensuite encouragé des personnalités importantes à s’y intéresser, et même afficher ouvertement la composante arménienne dans leur filiation.

 

Ces personnalités contribuent souvent aussi aux mouvements en faveur de la démocratisation du pays, dans la mesure où il s’agit de révéler les mensonges officiels. Auparavant c’était trop honteux, être Arménien est comme une insulte en Turquie ; une initiative comme la pétition d’excuses turques aurait par exemple été inconcevable. Les Arméniens voyant le sujet abordé chez les Turcs, se sont aussi intéressés à la question, notamment sous l’angle de la continuation du génocide.

 

 

FA : Peut-on être Arménien et musulman ?

 

BM : Tout dépend des cas, d’où l’intérêt de distinguer les différents groupes que cette situation recouvre. Il est impossible d’en faire ici l’exposé complet, mais quelques caractéristiques principales peuvent être signalées (voir encadré Repères). Les descendants des personnes islamisées avant le génocide soit l’ignorent totalement, soit connaissent l’existence d’un aïeul arménien. Ce sont les Turcs et Kurdes ayant une origine arménienne.

 

Dans le cas des jeunes enfants, filles ou femmes intégrés de force lors du génocide à des familles musulmanes (Turques, Kurdes ou Arabes), leurs enfants ou petits-enfants ne le savent généralement pas. Quand ils l’apprennent c’est un choc brutal, et des milliers sont dans cette situation. Ainsi, aujourd’hui ceux qui ont une composante arménienne dans leurs origines, et en ont connaissance, ne disent pas être Arméniens.

 

En revanche, à partir du génocide d’autres se sont convertis en famille, pour échapper à la tempête. A leur sujet on peut parler d’Arméniens islamisés, car ils connaissent leur identité mais ne peuvent la révéler, ce sont les crypto-Arméniens.

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Sabiha Gokçen – fille adoptive de Mustapha Kemal (dit Atatürk), et première femme pilote turque. Elle était d'origine arménienne.

 

 

 

 

 

FA : Comment ont-ils pu préserver cette identité ?

 

BM : Conscients de leur origine, ils connaissent aussi souvent les autres familles arméniennes cachées. En général les mariages se font entre ces familles, et souvent dans les villages, les autres musulmans refusent les mariages avec eux. De cette façon l’identité se préserve, et c’est maintenant que l’ambiance semble un peu plus favorable en Turquie, qu’on les découvre.

 

Certains entreprennent même le retour à leur identité chrétienne d’origine. En Turquie lorsqu’on veut changer de religion il faut entamer une procédure judiciaire, et certains l’ont osé. Ainsi les habitants du village de Kahta à Adiyama, ont fait une démarche collective pour redevenir chrétiens.

 

Tous les crypto-Arméniens ne sont pas allés jusque-là en raison des oppressions que cela peut encore causer, mais dans ce contexte, la préservation de l’identité se renforce, même secrètement. Parmi les divers groupes, ils sont ceux dont le retour officiel à l’identité arménienne est possible.

 

 

FA : Quelle est l’ampleur de ces divers phénomènes ?

 

BM : Faute de recensement particulier, on ne peut connaître les chiffres de façon certaine. Une série d’historiens estime néanmoins qu’il y a au minimum 10 millions de musulmans ayant une origine arménienne en Turquie, sans compter ceux qui se trouvent hors du pays. Cela ne signifie nullement qu’il y a autant d’Arméniens : la plupart n’ont pas connaissance de cette origine.

 

Parfois, elles ont même plusieurs autres origines (kurde, arménienne, grecque, juive…). C’est le résultat des conversions opérées plusieurs générations avant le génocide.

 

Concernant les Arméniens islamisés après le génocide, le chiffre de 2 à 3 millions est avancé, dont une proportion de 500 000 à 1 million pourrait avoir connaissance de son origine. Là encore tous ces chiffres sont des suppositions, variant selon les historiens.

 

Le chiffrage est d’autant plus difficile que l’islamisation imposée n’a pas concerné que les Arméniens : Assyriens, Grecs, Juifs, Lazes. Les minorités musulmanes arabes, kurdes et alévis ont de leur côté subit une turquification imposée. Beaucoup de minorités sont concernées : le discours officiel en Turquie est qu’il y a un seul peuple, caractérisé par l’Islam et le Sunnisme ; tous les autres ont du rentrer d’une façon ou d’une autre dans ce cadre.

 

 

FA : La Turquie n’est donc pas la nation qu’elle croit être…

 

BM : Oui, les racines réelles d’une personne sont secondaires, ce qui compte c’est ce qu’elle ressent, son vécu, et à quelle culture elle se sent appartenir. Un Arménien qui s’ignore, vivant en Italie, peut tout à fait devenir un nationaliste italien forcené.

 

C’est un peu la situation des Turcs : l’histoire du millénaire écoulé a vu les attaques musulmanes sur les territoires de Byzance jusqu'à la conquête finale ottomane. Après cette victoire les peuples d’Asie Centrale seraient arrivés en si grand nombre qu’ils auraient totalement occupé les lieux.

  Mais les chiffres avancés par les historiens sont de 400 000 arrivées, sur une population locale de l’ordre de 5 millions.

On s’accorde donc à dire que ce n’est pas possible : si tout le monde est devenu turc du jour au lendemain, les massacres, génocides ou déportations ne suffisent pas à l’expliquer. Plus vraisemblablement les peuples locaux ont aussi changé d’identité, ce qui passait forcément à l’époque par la conversion religieuse.

 

La réalité de ces mélanges est aujourd’hui confirmée scientifiquement : d’un point de vue génétique, le génome des populations ottomanes conquérantes, représente une proportion allant de 9 à 15%. Ce qui prouve que le racisme est vraiment une imbécillité ; celui qui défend son origine turque à l’excès a plus de chances d’être lui-même issu de ce mélange ethnique.

  

 

FA : Quelle perspectives ces découvertes ouvrent-elles ?

 

BM : Cela dépend de qui en parle, et avec quels objectifs. En forçant le trait, certains voudraient y voir l’occasion de grossir le nombre potentiel d’Arméniens en Turquie, mais cela ne semble pas réaliste. D’une façon plus mesurée, cela représente d’abord un autre aspect de notre réalité, une conséquence du génocide, et engage une réflexion sur la protection de l’identité arménienne.

 

Si certains sont «récupérables», cela doit être choisi librement. Même s’il y a un mieux, cette liberté n’est pas encore suffisante en Turquie. Dans ce sens, la démocratisation apparaît bénéfique pas seulement pour les Turcs, mais aussi pour toutes les minorités. Il ne faut pas attendre des citoyens ayant des origines arméniennes qu’ils deviennent Arméniens, mais la situation peut leur donner plus de sympathie envers nous. Ils peuvent ressentir la douleur de la «catastrophe» (le mot génocide reste difficile à employer), et le besoin d’en parler.

 

Le journal Agos compte par exemple un journaliste Hamshen qui écrit à propos de cette population, qui se sent ainsi un peu plus liée aux arméniens. L’idée serait donc de renforcer officiellement nos liens avec eux, non parce qu’ils sont Arméniens, mais en tant qu’amis. Etant si nombreux, leur rôle d’intermédiaire pourrait être particulièrement efficient.

 

Propos recueillis et traduits de l’arménien

par Jilda Hacikoglu

  

 

 

REPERES

 

L’islamisation ottomane a commencé bien avant le génocide ; attestée parmi les historiens, elle a concerné toutes les populations locales chrétiennes, et les minorités musulmanes non sunni.

Le Père Ghougas Indjidjian décrivait dès 1806 dans sa «Géographie de l’Arménie moderne» la situation des Arméniens par région, son évolution par suite de déplacement ou d’islamisation, et comment leur présence avait diminué, voire disparu.

Au fil des générations l’islamisation a été particulièrement efficace, visant toujours à affaiblir le groupe chrétien, renforçant dans le même temps la nation dominante.

La décentralisation de l’empire ottoman favorisait ces oppressions, les chrétiens étant soumis au bon vouloir des autorités locales libres d’en abuser.

D’autres ont pu se convertir par nécessité professionnelle. Güllü Agop est ainsi une personnalité importante dans le monde du théâtre ottoman et arménien (Agop Vartovyan avant sa conversion).

 

Après le génocide l’islamisation forcée prend plusieurs formes : l’enlèvement des jeunes garçons d’une part, celle des jeunes filles et femmes d’autre part, enfin les conversions en famille pour échapper aux massacres. Après la Première Guerre Mondiale, les Alliés vainqueurs demandèrent la libération de ceux qui avaient été pris de force.

Des orphelinats de l’UGAB, des Etats-Unis et autres, ont vu le jour pour les enfants sauvés, mais tous n’ont pas pu être récupérés. En même temps des orphelinats turcs furent créés, récupérant les orphelins quelles que soient leur origines, pour évidemment les élever dans la religion musulmane sunnite.

 

Les groupes de populations musulmanes liées aux Arméniens diffèrent selon l’histoire spécifique de ces populations, et des régions qu’ils occupent. On cite généralement les Hamshentzi (dont l’islamisation a commencé à partir du XVème siècle), et le groupe des Alévis du Dersim (une autre minorité musulmane parmi les chiites) qui se disent Zaza.

 

Hors de Turquie les musulmans ayant une origine arménienne seraient présents en Iran, parmi les populations arabes, et en Arménie orientale (certains Méliks, princes du Karabakh, s’étaient convertis ; les Aïroums anciennement arméniens orthodoxes).

 

 

 

Bio express

03Yervant Bared MANOK est né à Istanbul (Turquie), où il a achevé sa scolarité avant de fréquenter le collège arménien Mekhitariste de Venise.

Après ses études à l’Université Ca’Foscari de Venise, il sort diplômé du doctorat en langues et littératures orientales. Il vit actuellement à Paris où il enseigne l’arménien et réalise des traductions. Depuis 1987 il enseigne également l’arménien au cours intensif  de langue et de culture arméniennes organisé chaque été à Venise par le Professeur/Père Levon Zekiyan. Etudiant les relations entre les peuples arméniens et turcs depuis plusieurs années, il s’est notamment intéressé au vaste sujet des Arméniens islamisés, et a déjà été convié à donner quelques conférences à ce sujet en Italie, en Suisse, et dernièrement à Erevan au mois de novembre (Faculté d’Histoire de l’Université d’Etat et Institut des études orientales de l’Académie des Sciences d’Arménie).

 

 


Article publié dans le magazine France-Arménie, n°333 du 1er février 2009

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