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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 21:28

Chaque année, le même éclat doré répond au soleil de juillet en Arménie, avec une multitude de faiseurs de cinéma venus du monde entier pour participer au festival international du film d’Erevan.


Bénédiction des abricots 10 juillet

Juillet 2011 à Erevan - Bénédiction des abricots à l'occasion du festival Golden Apricot


Abricot d’or, car c’est l’un des fruits les plus caractéristiques de l’Arménie : sa désignation latine est d’ailleurs prunus armeniaca (c'est par l'Arménie que sa culture aurait été introduite dans le bassin méditerranéen).

 

Toujours sous la houlette du réalisateur canadien Atom Egoyan, son président depuis la création du festival, la huitième édition de cet Abricot d’Or cinématographique donc, s’est clôturée le 17 juillet dernier, en confirmant résolument son credo international :


 Քաղաքակրթությունների ու մշակույթների խաչմերուկ 

(Crossroads of cultures and civilizations / Carrefour des cultures et des civilisations)

 

En somme une babélisation du cinéma qui va grandissant tous les ans...

 

Via ses lauréats 2011 d’abord, dont voici les principaux qu’on dévoile non sans plaisir.

 

Affiche film Une séparation

Dans la catégorie des long-métrages internationaux de fiction :

- Abricot d’or pour Une séparation de l’Iranien Asghar Farhadi (ConnexionsS vous en parlait il y a peu),

- Abricot d’argent pour The Journals of Musan du Sud Coréen Park Jungbum,

- Prix spécial du jury pour The Prize de la Mexicaine Paula Markovitch (née en Argentine, mais installée au Mexique depuis ses huit ans).

 

Dans la catégorie des films documentaires internationaux :

- Abricot d’or pour The World according to Ion B. du Roumain Alexander Nanau,

- Abricot d’argent pour Summer Pasture du trio Américano-Sud Coréen-Tibétain composé de LynnTrue, Nelson Walker III et Tsering Perlo,

- et une mention spéciale pour le Magnificent Nothing de l’Iranien Ahmad Seyedkeshmiri.


Vous élargirez grandement vos horizons en allant découvrir ces films ainsi que les autres lauréats et participants du festival, notamment dans les catégories Panorama Arménien et Court-métrages internationaux (voir ici, la page dédiée aux films du Festival).

 

Affiche - Le fils du marchand

Le Fils du Marchand d’Olives du Français Mathieu Zeitindjioglou, a par exemple été sélectionné pour concourir dans la catégorie Panorama Arménien.


Connaissant le sujet du film et son réalisateur on imagine le bouleversement qu’a du représenter cette première rencontre avec l’Arménie, pour lui comme pour son épouse Anna, totalement impliquée dans l’histoire abracadabrantesque mais vraie de ce film… (voir  ici et  , les articles sur ce film choc).

 


Via la riche diversité de son programme ensuite

Outre les près de 60 pays différents dont étaient issus les films sélectionnés pour cette dernière édition, le festival prévoit par ailleurs chaque année des rétrospectives et hommages spéciaux dédiés à plusieurs cinéastes à travers le monde.

 

Entre beaucoup d'autres, on peut signaler Abbas Kiarostami qui était cette année de la partie avec son film Copie conforme présenté à Cannes l'an dernier, et 5 autres films italiens ont été présentés dans le cadre du programme spécial pour commémorer le 150ème anniversaire du Risorgimento, l'unification de l'Italie, grâce à la coopération avec l'ambassade d'Italie.

Pour les amoureux de la langue italienne, voilà ici un article italien assez complet, évoquant entre autre ce dernier point au sujet du festival.

 

La France y est aussi régulièrement à l’honneur : l’an dernier c’était entre autre Henri Verneuil en présence de Claudia Cardinale, le germano-turc Fatih Akin (Abricot d'Or 2010), ou encore le Grec Théodoros Angelopoulos.


Cette année, Fanny Ardant était l’invitée d’honneur du festival où elle a notamment présenté  ses deux films (Cendres et Sang et Chimères absentes); une rétrospective du réalisateur Bertrand Tavernier était également au programme 2011.

 

 

Via la multiplication des coopérations avec les ambassades et institutions étrangères,  car cette ouverture si large n’est pas due au hasard.


Pour la faciliter le festival travaille toujours main dans la main avec ces officiels qui permettent la diffusion de tous ces films en Arménie.

Parmi les plus importants on retrouve les Etats-Unis, l’Allemagne, la France, l’Italie, la Pologne, les Pays-Bas, le Brésil et la Russie, ainsi que des organisations internationales ; tous devenus des partenaires fiables et traditionnels du festival.


Pour la première fois en 2011, le festival a également établi des partenariats avec les ambassades d’Israël et d’Australie, et continue de travailler à faire aboutir ceux en cours d’élaboration avec le Goethe Institute, ou le British Council.


 

Le tout étant accessible à tout public…

Nul besoin en effet d’être une star pour assister aux projections de l’un des 150 films sélectionnés pour cette 8ème édition.

 

Le prix du billet pour une séance était cette année de 500 Dram (environ 1 Euro) ; il était l’an dernier de 300 Dram et le directeur du festival expliquait cette hausse par la rénovation qu’a du mettre en œuvre le principal cinéma du festival, l’historique 'Moscva' qui se dresse fièrement à deux pas de la place de la République au centre de la Capitale.


Ciné Moscwa Festival Golden apricot

Cinéma Moscou ('Moscva') à Erevan durant le festival de juillet 2011


La vraie préoccupation dans ce festival n’est en réalité pas tellement là, mais plutôt dans son budget peu important, et le manque de cinémas pour accueillir tous ces films débarqués du monde entier, dans un pays qui fût longtemps enfermé dans le giron soviétique. Ancienne république soviétique, l’Arménie est devenue indépendante en 1991.


En plus de la renommée grandissante dont jouit ce petit mais excellent festival international, la projection de tous ces films, entre autre au cinéma Moscou d’Erevan, reste ainsi encore un beau pied de nez au passé communiste et lourd de privations de ce petit pays.

 

poster2011 en

 

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Jilda Hacikoglu - dans Arménie
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14 juillet 2011 4 14 /07 /juillet /2011 17:10

Si la littérature peut changer le monde, la musique, elle, adoucit les mœurs. Sachant qu’un été réussi est souvent un été musical, et malgré toute la subjectivité de l’exercice, voilà donc quelques suggestions à prendre ou à compléter, bien évidemment, comme vous l’entendez.

 

 

Destination : ailleurs

 

Terra de sodade (Cordas do sol)Direction le Cap Vert avec l’album Terra de Sodade, du groupe bien nommé Cordas do sol . C’est d’ailleurs ce nom, Cordas do sol qu’on comprend aisément sans traduction, qui a d’abord attiré l’auditeur errant un jour, dans les rayons de sa médiathèque à la recherche d’un CD d’ailleurs à écouter.


Cordas do sol, ce nom si doux à prononcer qu’on le redit à l’envi, est la réunion d’un groupe de musiciens de l’île Santo Antão, terre de la canne à sucre et du rhum, dans l’archipel du Cap Vert. Ces musiciens se sont focalisés sur la tradition musicale, essentiellement orale, de leur île très rurale et en ont tiré des mélodies à savourer pour leur rythme, leur douceur et toute la terre qu’on sent derrière (échantillons audibles ici).


Quelques favoris : Ehh boi ou Marijoana


 

In between dreams

La musique du surfeur Jack Johnson peut aussi sublimer les moments passés tranquillou sur n’importe quelle plage du monde.

 

Plânez donc sans substances illicites avec les albums In between dreams ou To the sea.


Quelques favoris : Better together, Constellations, Pictures of people taking pictures ou You and your heart


 

Affiche No one knows about persian cats Déjà évoqué ici , tous les morceaux du film Les Chats Persans valent largement le détour.

 

Ils sont d’ailleurs pour beaucoup dans la réussite de cette histoire qui suit justement le parcours du combattant des musiciens géniaux de la scène interdite en Iran.


L’album de la bande originale du film ne les reprend pas tous, mais c’est déjà un excellent aperçu entre rap, rock, pop, funk, blues ou world inclassable. Si il manque les excités rafraichissants du groupe Yellowdogs avec leur agité New Century, on peut toujours les retrouver sur leur page myspace.


Quelques favoris : Emshab de Mirza ou  DK

 

 

Urban life

 

Rock dust light starPlus urbain, pour ceux qui restent en ville ou bien vont en visiter d’autres, le dernier album de Jamiroquai est toujours bon à découvrir.

Sorti 5 ans après le précédent album de ces faiseurs de tubes à danser (Dynamite), l’une des auditrices de ce dernier album dit même avoir ressenti une connexion cosmique avec le monde, simplement en écoutant ce morceau tandis qu’elle se balladait quelque part entre le lac Michigan et les beaux buildings des avenues géantes de Chicago…  

 

Rock dust light star, poussière d’étoile, où que nous soyons, c’est bien nous.


Quelques favoris : Smoke and Mirrors ou le rocky Hurtin’


Bang goes the knighthood

 

 

Le flegmatique et néanmoins loufoque fondateur de The Divine Comedy, devrait aussi très bien accompagner vos pérégrinations urbaines avec ses orchestrations pop-rock pleines d’envolées lyriques (albums Bang goes the Knighood & Absent Friends). 

 

Quelques favoris : Our mutual friend ou I like (site myspace)



Adele 21

 

Avec un son bien plus rétro mais diablement bon, Adele 21  est le dernier album d’une jeune anglaise toute en sensations, qui vous attrape les oreilles dès le premier titre dévoilé fin d’année dernière.


Véritable concentré de bon son, avec cet album Adele excelle à rendre un état où, tout compte fait, on ne peut que rendre les armes quand on est pris d’amour. Damned... C’est un peu cruel, mais ce le serait tout autant de s’en passer.


Quelques favoris : Rolling in the Deep ou Set Fire to the Rain

 

 

Passe partout

 

* La folledingue reprise par Duck Sauce d’une reprise par Boney M (Gotta go home) de Nighttrain (Hallo Bimmelbahn), sous le titre énigmatique de Barbra Streisand. Vous avez suivi ? Pas très grave, écoutez plutôt…

 

* Et pourquoi pas ? Kalimba de Mr Scruff qui se trouve être… l’un des échantillons de musique par défaut de Windows 7 (à écouter avec les basses en marche à fond quand même). 

   

FrontièresHello

 

Hello est le titre d’un duo qui ‘fait du bien tout partout’, inclus dans le dernier album de Yannick Noah.


L’ancien tennisman le plus apprécié des Français ne brille pas par ses vocalises, mais a surtout le talent de dégager une aura toute aérienne, sympathique et joyeuse qu’on vous conseille de retrouver dans l’album Charango (où vous retrouverez les biens sentis Destination ailleurs, La vie nous donne, ou autres Te quiero), ou dans Frontières sorti fin 2010, inspiré de l’énergisante ‘Big Apple’, alias New York City.


C’est donc dans cette dernière livraison qu’il s’est associé à une talentueuse Nigérianne née à Paris mais élevée à Lagos, qui compose, danse, et chante en anglais ou yoruba…

 

Avec ses lunettes rigolotes, son sens du rythme, et sa voix bien à elle qui va droit au but, Asa est la chouchoute qui clôture cette sélection.

 

COVER-ASA

Beautiful imperfection

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après l’album qui l’avait révélée en 2007, elle est revenue toute joyeuse et cela se sent dès le premier single (Be my man) de son album Beautiful imperfection sorti en avril dernier.

 

Quelques favoris des favoris donc : Why can’t we (clip à voir), Peace, Bibanke ou Broda Olé

 

Hello / Asa & Yannick Noah - clip vidéo

... à suivre...

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Jilda Hacikoglu - dans Musique
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10 juillet 2011 7 10 /07 /juillet /2011 22:37

Bigrement instructives cette semaine, petit tour d’horizon des lectures où l’on a vu littérature et journalisme tourner autour, décidément, de révolution.


Côté littérature d’abord, avec Mashallah News qui reprenait cette semaine un très intéressant article de l’universitaire et traductrice littéraire Dina Heshmat (langue et littérature arabe, université de Leiden aux Pays-Bas, faculté des humanités) publié sur le site Babelmed.


Couverture-Warda.jpgCet article, Egypte : littérature et révolution, est en effet parfait pour découvrir comment les auteurs égyptiens parmi les plus lus ont contribué depuis dix ans à façonner les consciences, en dénonçant tout ce qui a conduit le peuple égyptien à se retourner contre ses gouvernants : de l’auteur de best-seller Aswani (L’immeuble Yacoubian) à d’autres écrivains plus importants mais moins connus ici tels que Sonnallah Ibrahim, Mohammed el-Bisatie, Radwa Ashour, Mahmoud al-Wardani. Un autre exemple illustrant que la littérature continue de contribuer à changer le monde…

 

Côté presse, entre crise financière, endettement sans issue des Etats, difficile maturation après l’accouchement des révolutions, claque nucléaire de Fukushima, Le Monde Diplomatique du mois de juillet ne se contente pas avec tout cela de peindre un tableau uniquement désespérant. Un vent de ré-volution souffle dans la plupart des articles publiés ce mois-ci sur ces sujets d’inquiétude certes, mais dont la présentation, pour une fois, ne fait pas qu’assommer le lecteur.


Le Monde diplomatique Juillet 2001-copie-1Le ton est donné en une, avec Ne rougissez pas de vouloir la lune, cet article de Serge Halimi, directeur du mensuel, qui nous explique comment en Europe, des « politiques dont la banqueroute est assurée (restent) néanmoins déployées dans trois pays (Irlande, Portugal, Grèce) avec une férocité remarquée ».

 

Ce que tout un chacun a compris depuis longtemps sans forcément pouvoir l’expliquer (les dérives d’un système où l’appât du gain est la seule règle), est ici décortiqué et accessible à la compréhension. Les sous-titres de l’article sont d’ailleurs suffisamment évocateurs pour être cités tels quels :

> ‘les ‘analphabètes’ économiques paient, imaginant qu’il s’agit d’un tribut dû au destin’,

> ‘le peuple a compris qu’il ne serait jamais assez pauvre pour que le système le prenne en pitié

> et enfin ‘réclamer ‘l’impossible’ quand, en ricanant, les libéraux parachèvent l’insupportable’.

 

Une lecture étonnante en ces colonnes, et la surprise continue sous d’autres formes, dans les pages internes de ce subversif numéro de juillet.

 

Juste en dessous, le journaliste Raúl Guillén, envoyé spécial à Madrid raconte en effet comment se sont organisés les Alchimistes de la Puerta del Sol. Si ce titre serait parfait pour un roman, le sujet de l'article n’a rien de fictif.

 

On y lit avec une curiosité bienheureuse, la façon dont s’est bricolée une véritable démocratie de la rue, pratiquée au quotidien sur cette place emblématique de Madrid, devenue tête de pont des indignés d’Espagne. Un élan phénoménal a été donné, qui ne demande qu’à se poursuivre sous d’autres formes, après l’arrêt de l’occupation spectaculaire de la Puerta del Sol.

 

DSCN5964

Extrait du Monde diplomatique de juillet 2011 / Page 8

  

Plus théorique, l’anthropologue Denis Duclos constate dans l’article Le pouvoir mis à nu par ses crises, que la crise financière, la remise en cause du nucléaire après Fukushima, et les ‘convulsions arabes’ sont les plus violents retours de bâtons qu’on ait connu d’une ‘idéologie en déclin’, qui est tout simplement celle du monde tel que nous le connaissons.


La Tunisie, où toute l’agitation révolutionnaire a commencé d’éclater au grand jour, n’est pas en reste avec la contribution de l’écrivain Serge Quadruppani. Nous ne nous rendrons pas évoque ce qui couve encore, sous le relatif apaisement après les grands mouvements du printemps dernier : un bouillonnement prêt à éclater contre les escroqueries déjà tentées par certains des gouvernants qui sont des résurgences de l’ancien régime renversé.


En écho à l’article de Serge Halimi, et sous le titre Vent de fronde en Europe, le comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde argumente contre la pas si folle attitude des ‘pouvoirs à la légitimité contestée’, qui s’engagent ‘plus avant sur la voie de l’austérité, le plus court chemin vers la société dont ils rêvent’, en vue de proposer la folle annulation de la dette… la folie n'étant pas toujours là où l'on croit.


Avec Le mouvement des immobiles Max Rousseau livre une explication particulièrement éclairante de la façon dont la ville néolibérale a évolué.

Ce docteur en science politique et post doctorant en urbanisme montre en effet comment la construction des villes en occident a progressé pour tendre, en quelque sorte, vers un affaiblissement de ce qui permet la démocratie… au profit de ce qui fait fructifier le capitalisme : ‘la ‘ville qui gagne’ est un espace de flux perpétuel’.

 Erevan - Construction de la Nouvelle Avenue 2007 Erevan, construction de la Nouvelle Avenue Aout 2007 (Arménie)

 

Alain Gresh relate l’Egypte en révolution, qui tente de reconstruire un régime à son image, tandis que l’universitaire Farhan Jahanpur braque le projecteur sur la discorde qui secoue les hautes sphères de la République islamique d’Iran : le président Ahmadinejad serait-il en passe de se faire éjecter de son siège par... l’ayatollah ?

  

D’autres pays et idées en mouvements sont abordés dans ce même numéro, et pas forcément dans les pays les plus défavorisés :

- le ‘théâtre de la domination professionnelle’ est dénoncé aux Etats-Unis par Rachel Sherman,

- les bavures policières récompensées en Italie sont pointées du doigt par Salvatore Palidda,

- les propositions de réforme de chercheurs chinois, en forme de critique ouverte sur leur pays totalitaire sont relayées,

- l’écrivain Ibrahim Al-Koni raconte le feu intérieur qui pousse au combat des Lybiens ordinaires,

- la dictature galopante sur fond de pétrole en Ouganda est reportée par le journaliste Alain Vicky,

- la ‘droitisation du conseil représentatif des institutions juives de France’ (CRIF) est interrogée par Dominique Vidal,

- même l’universitaire Jean-Noël Lafargue alerte sur la menace politique constituée par les Machines hostiles (avec des exemples apparemment inoffensifs qui nous concernent tous : les portillons du métro qui vous bousculent si vous n’allez pas assez juste et bien, ou la biométrie appliquée aux cartes d'identité),

- et enfin, en hommage à Ernesto Sábato décédé fin avril dernier, est republiée une de ses anciennes contributions au mensuel (Entre deux mondes, texte sur la formation de l'identité latino-américaine, datant de novembre 1991) : cet ancien physicien atomiste argentin avait tourné le dos à la recherche après Hiroshima, pour se consacrer à la littérature et à la politique dans son pays…

 

La liste des remises en cause du monde tel qu'il est s'allonge ainsi beaucoup, pour cette dernière livraison, pas si diplomatique donc, du Monde Diplomatique.

 

Enfin, à mi-chemin entre presse et littérature, mais toujours dans le droit fil de ces connexions qu’on affectionne, les Editions Thaddée championnes des causes difficiles, viennent de faire paraître un témoignage inédit sur l’essai nucléaire français non contrôlé de Hoggar en Algérie.

 

Si ce sujet ne vous évoque rien c’est assez normal. Sous le titre Les irradiés de Béryl Louis Bulidon livre un récit de la catastrophe dont il a été le témoin avec d’autres, mais farouchement passée sous silence par l’Etat français, et dont le feuilleton juridique vient à peine d'accoucher d'un début d'indemnisation pour les victimes… 48 ans après les faits.

 

Couverture Les irradiés du Béryl

 

Avec 48 ans de recul sur un incident majeur que la France s’est dépêchée de nier dès le début, cette histoire qu’on pourrait croire lointaine fait pourtant sacrément écho, encore et toujours, au présent. Le déni officiel et les mensonges d’Etat sont toujours bien actifs et les effets de la catastrophe de Fukushima ont de beaux jours devant eux.

 


Eternel cycle l’histoire ? C'est sans doute la raison pour laquelle il y en a toujours tant à raconter, des histoires…

 

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Jilda Hacikoglu - dans Monde
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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 15:30

Affiche film Une séparationRares sont les films qui laissent une telle impression d’aboutissement.

 

Deux heures après avoir suivi cette histoire magistralement bâtie et menée autour d’un couple dont la femme veut divorcer, une séparation qui passe vite au second plan même si elle est la base de tout le film, vous aurez intensément suivi bon nombre des dilemmes qui jalonnent nos vies.

 

Que s’est-il passé pour que Nader, le mari quitté, renvoie avec colère Razieh qu’il avait embauchée pour s’occuper de son père atteint d’Alzheimer, et pour que celle-ci finisse par l’accuser de meurtre ?

 

Cet incident devient la question centrale du film, où chacun accuse l’autre d’être responsable d’un drame qui menace leurs deux familles sans distinction.

 

La séparation du couple et l’enchaînement des petits riens irréversibles peuvent sembler ordinaires au possible, mais en réalité, entre tensions contenues, bonne volonté des personnages et emballement de l’intrigue, cette superbe histoire humaine laisse le spectateur ébahi par toutes les facettes d’une vérité qui peine à se révéler.

 

Alors qu’on se demande parfois si les personnages mentent ou non, le film lui ne ment pas. Il prend le parti de laisser la vérité apparaître comme elle peut, malmenée qu’elle est par les principes moraux pourtant sains a priori de chacun.

Mais un principe, aussi juste soit-il, n’est pas toujours compatible avec d’autres considérations toutes aussi fondamentales ; jusqu’où faut-il alors s’entêter ?

 

La morale de justice jusqu’au-boutiste de Nader s’opposera donc à celle de Razieh, mais aussi, au-delà de leur lutte, à l’importance des liens filiaux ou conjuguaux, à la difficile fidélité aux convictions personnelles, au besoin de changement ou au respect des traditions, à la religion ou à la justice des hommes aussi, dans un Téhéran qui ne laisse pas de répit à ses habitants.

 

UNE SEPARATION.real.Asghar FarhadiInspiré par quelques faits réels épars vécus ou entendus, le talentueux Asghar Farhadi (déjà maintes fois récompensé pour ses œuvres en Iran et à Berlin en 2009) a inventé, créé et réalisé ce pur moment d’intelligence et d’émotion combinées, qui laisse songeur à plus d’un titre. En sortir gratifié d’un supplément d’humanité n’est pas le moindre de ses effets positifs.

 

C’est une fraternité toute simple et commune à tous qui se noue avec ce film dont les femmes sont pourtant voilées, et les hommes barbus, dynamitant ainsi au passage l’image que l’Occidental a de l’Oriental en général, et de l’Iran sous dictature en particulier.

 

Il n’est pas indispensable de dire qu’il s’agit d’un film iranien, mais qu’y peut le réalisateur si c’est de là qu’il vient ? Malgré la censure, Asghar Farhadi a choisi de faire des films qui puissent être diffusés en Iran tout en restant fidèle à ses propres principes. Son travail d’équilibrisme délicat a probablement contribué à l’excellence du film, qui ne juge pas mais montre tout aussi bien ce qu’il y a à découvrir sur ce pays.

 

Si l’absurdité et l’arbitraire de la censure iranienne n’ont pas permis à d’autres d’y parvenir comme lui, on a quand même pu voir d'autres œuvres exceptionnelles briller et se distinguer à l’international depuis quelques années.

 

En France on connaît bien via les prix du festival de Cannes, le génial Persépolis de Marjane Satrapi ou plus récemment Les Chats Persans de Bahman Ghobadi, film d’une originalité inouïe sur la situation actuelle de la musique interdite en Iran.

 

 

Le film de Bahman Ghobadi (bande annonce VF) 

 

Couverture Les chats persansA noter d’ailleurs qu’après Les Chats Persans, le couple musical héros de ce film qui prend leur vie pour fil conducteur (Ashkan Kooshanejad et Negar Shaghaghi), a écrit un livre dont la traduction française est parue fin avril. Ils y font le récit de leur vie et parcours inédits en Iran, jusqu’au film de Ghobadi, et aux marches de Cannes.


Les Chats Persans

  Livre d'Ashkan Kooshanejad et Negar Shaghaghi

 

 

A lire pour tous ceux qui voudraient en savoir plus sur cette jeunesse impressionnante de lucidité et d’acharnement à faire sa musique, en faisant fi des cadres imposés par la dictature iranienne. La musique ne connaît jamais de frontière, et leur livre ne dit finalement pas autre chose.

 

Tout comme l’humanité ou l’amour d’ailleurs, ce que montre si bien Asghar Farhadi pour en revenir à lui. Ours d’or du meilleur film, Ours d’argent de la meilleure actrice pour l’ensemble des actrices du film, Ours d’argent du meilleur acteur pour tous ses acteurs, et nominations du film ou du réalisateur dans cinq autres catégories, Une séparation a quasiment raflé tous les prix du dernier festival international de Berlin, ce qu’on conçoit sans mal.

 

A Berlin

Au festival de Berlin, Asghar Farhadi entouré des interprètes féminines d'Une séparation 

 

Magnifique, excellent, universel, humain… les compliments fusent de partout pour saluer ce film qui a fait couler beaucoup d’encre par ailleurs. Quand on voit sa qualité on espère ardemment que cette reconnaissance unanime contribuera à aider les artistes d’Iran à poursuivre de telles œuvres plus librement.

 

En attendant, Une séparation, l’histoire de Nader et Sinim, est définitivement un film à ne pas manquer.

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Jilda Hacikoglu - dans Monde
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27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 21:53

Quel lien entre de jeunes judokas aujourd’hui et un peintre d’hier méconnu ? A priori pas grand-chose, si ce n’est leur actualité quasi concomitante qui donne beaucoup à penser.

 

Joeurs de tavlou et sculpture AslanianSculpture (maternité) et toile (joueurs de tavlous) - Jacques Aslanian

 

Il y a vingt ans, le peintre-sculpteur Jacques Aslanian décidait avec son ami graveur Jules Bonome, d’illustrer 24 fables d’Ésope. Écrivain grec de l’Antiquité à qui l’on attribue la paternité du genre de la fable, Ésope est l’auteur d’une multitude d’histoires courtes autour d’animaux, conclues par des moralités sur le monde des hommes. Jean de la Fontaine s’est inspiré de ces histoires universelles pour ses célèbres fables en vers.

 

Le loup et le renardLe lion, le loup et le renard / Gravure Jules Bonome

 

Initialement l’idée d’Aslanian et de Bonome devait être prise en charge par l’Imprimerie nationale, mais le projet avait disparu aux oubliettes avec le rachat de l’immeuble parisien de cette institution nationale en 2003 par le groupe américain Carlyle (les bourdes de l’Imprimerie nationale).

 

Finalement le livre d’artiste, illustré en noir et blanc par les deux amis artistes et réalisé en linogravure à 120 exemplaires, voit enfin le jour aujourd’hui, mais à titre posthume pour Aslanian, décédé entre temps (1929-2003). Étrange histoire que celle de ce peintre et sculpteur autodidacte, faussement basique et créateur d’un style unique en son genre.

 

Un portrait d'Aslanian au milieu de ses sculptures

Ses œuvres avaient très vite fait mouche auprès des professionnels dans les années 60, peu après ses premières expositions. Le célèbre marchand d’art Hervé Odermatt avait même pris sa production sous contrat un temps, jusqu’à sa rupture par l’artiste (découvrant que ses toiles n’étaient jamais exposées, il s’était fâché avec Odermatt).

 

Aslanian ne s’entendra d’ailleurs jamais beaucoup avec ce milieu, décidément pas le sien, et préférera rester dans son environnement modeste, pour se concentrer sur ses œuvres, puissantes et emplies d’une atmosphère dense… Il n’aura connu qu’une reconnaissance confidentielle de son vivant.


Son don résidait dans sa capacité à capter une ambiance, un vécu, puis à les restituer d’une manière telle qu’elle rendait la vérité profonde de ses personnages.

 

En un minimum d’éléments, souvent focalisés sur un ou une poignée de personnages, on ressent comme une évidence ce qui se joue sur la toile. Le plus souvent c’est un monde arménien caractérisé par une vie laborieuse, en errance et déconnectée du présent, dans l’exil post-génocide. C’est l’alliage de ses traits et son travail inédit sur les matières qui rendent tout cela.

 

Dans un autre genre ses sculptures, généralement autour des maternités ou des animaux, semblent directement nées d’une terre nourricière bienveillante, et ont un effet apaisant.

Musique de là-bas


Si Aslanian avait décidé d’illustrer les œuvres d’Ésope, c’est que ses fables toutes simples mais pleines de sens, tenaient lieu, pour lui qui avait quitté l’école à 12 ans, d’éternel maître d’école pour comprendre le monde. Un monde dans lequel il vivait, au milieu des petites gens d’Alfortville où il était né, mais dont il se mettait aussi à la marge, pour l’observer et le raconter, lui qui ne savait pas l’expliquer en mots. « Je sais pas expliquer, alors je fais ça. »

 

Gravure Esope & toile tv

Quelques oeuvres : page du livre illustré et toile

(présentation du 9 juin 2011)


Mais souvent au détour des quelques mots qu’il a consenti à lâcher devant une caméra, pointe l’originalité de son regard : l’école il la quitte très tôt par rejet du « monde de fou des adultes », « Parler ? Je ne sais vraiment pas ce que je peux dire… y a tellement de bavards. ».


Croquis des débutsDe sa vie mystérieuse, à la fois recluse et présente au monde, une chose est sûre, c’est que l’exil de ses parents rescapés du génocide aura scellé le destin de cet artiste pas bavard.

 

Ses parents ? «  Ils venaient des montagnes d’Anatolie, ils avaient les pieds sur terre et la tête au ciel. Quand ils sont arrivés en France ils ont perdu la tête… ».

 

Après la mort de sa mère dans les années soixante, Aslanian vivra d’ailleurs avec son père, qui n’a jamais appris le français, ne savait rien faire tout seul dans sa maison, et qui sera toute sa vie inadapté à la vie ‘moderne’ en France.


La compagne qui a partagé son quotidien durant les quinze dernières années de sa vie, s’attache aujourd’hui à mettre en avant l’œuvre de cet artiste. L’objectif peut sembler quelque peu dérisoire quand le principal intéressé n’est plus. Et pourtant tout le monde s’arrête devant les œuvres d’Aslanian.


Tout simplement parce qu’au fond elles renvoient à ce que l’humanité a d’universel : par exemple ce qu’il advient quand elle a perdu ses repères, et ne sait comment composer avec son présent.

 

Portrait d'Aslanian Père

Portrait d'Aslanian père - Jacques Aslanian

 

Dans les dernières années de sa vie les toiles d’Aslanian sont plus lumineuses, plus porteuses d’espoir. Les vieilles grands-mères arméniennes qu’il savait rendre dans leur moindre ride significative, font place à des jeunes filles debout qui font face de toute leur vigueur tranquille, au peintre, au monde, et à nous qui les observons.


Bref c’est un exemple frappant parmi d’autres, de ce qu’il advient ici, de ces Arméniens exilés, ou descendants de ces exilés.


Et là-bas, au pays, qu’en est-il alors ?


Ce qu’on devient ici, ce qu’on est là-bas...


 

Là-bas on se bat, et on connaît les défaites ou les victoires qui vont avec.


Cette opposition entre ce vécu ici et celui de là-bas est frappante quand après Aslanian, on s’intéresse au séjour d’un groupe de jeunes judokas du Karabakh.

 

Venus en région parisienne à l’invitation du club sportif municipal de Clamart section judo, ils se sont entraînés avec les Français et ont participé au tournoi de l’Athlétique club de Boulogne-Billancourt et à celui du Kabuto 2011 de Clamart, l’un des plus importants tournois de judo en région parisienne.

 

L'équipe de choc du KarabakhL'équipe de choc du Karabakh - la seule fille n'est autre que la championne de judo d'Arménie,

également originaire du Karabakh

Photo Stepan Eolmezian / Comité de jumelage Clamart-Artachat


Quelques chiffres pour resituer leur visite : le Karabakh, cette République autoproclamée qui n’a jamais été reconnue sur la scène internationale, compte un peu plus de 140 000 habitants selon le bureau de la représentation du Karabakh aux Etats-Unis. C’est peu ou prou un tiers du nombre actuel de licenciés de judo/jujitsu de la Fédération Française de Judo (saison 2010-2011).


Pour rappel, la République du Karabakh est une région que ses habitants arméniens, soutenus par les forces armées de l’Arménie, ont arrachée de haute lutte à l’Azerbaïdjan après une guerre déclenchée par les exactions azerbaïdjanaises à l’encontre des populations civiles arméniennes.

 

Sans prétendre reprendre ici l’histoire de ce territoire et ses impacts complexes encore très importants actuellement, il faut surtout savoir qu’y vivre aujourd’hui est en soi un acte de résistance à l’annihilation à laquelle on a voulu condamner les Arméniens.


Faire venir des judokas de cette République dont l’avenir ne présente aucune garantie, et qui compte 250 licenciés à peine, est donc une entreprise audacieuse, généreuse mais aussi pleine de sens.

Drapeaux Arméniens et Karabakhtsi au Kabuto 2011 de ClamarLe drapeau du Karabakh (sous celui de l'Arménie),

au milieu de ceux des autres pays au tournoi de Clamart

 

Agés de 11 à 21 ans, ces sportifs qui pour la plupart n’avaient même jamais vu la capitale de l’Arménie, sont venus grâce au comité de jumelage de la ville de Clamart (jumelée avec la ville arménienne d’Artachat), mais aussi et surtout grâce à des passionnés de judo qui n’attendaient que de les accueillir.

 

Alliance Meudon - Artsakh au tournoi de l'ACBBAlliance AS Meudon/ Artsakh - au tournoi de l'ACBB

(où évolue Thierry Fabre, numéro 3 mondial)

Photo Stepan Eolmezian

 

C’est ainsi que les Français ont découvert une équipe, peut-être pas de très haute taille comparée à leur partenaires français du même âge, mais brillante de ténacité et d’efficacité sur les tatamis. « Ba vonts ! Un sportif qui ne vient pas pour gagner est déjà dans l’erreur » rappelle leur entraîneur, interrogé sur la teneur de ce séjour d’échange, de sport et de respect intense, code moral du judo oblige.

 

De l’avis général, Philippe Tedo en tête (Président du CSM Clamart Judo qui compte 545 licenciés à lui seul) : des judokas redoutables. Une équipe de choc qui attend d'ailleurs impatiemment d'accueillir désormais ses homologues français au Karabakh même.

 


Qu’en conclure ? A chacun de voir.

 

En tous les cas, continuer ici ou rester là-bas, aucun destin n’est paisible : partout la vie est un combat qu’on perd ou qu’on gagne parfois, mais où l’espoir d'une éclaircie semble souvent venir de l’échange avec l’autre.

Sans l'amitié de Jules Bonome, les fables qu'il a illustrées avec Jacques Aslanian n'auraient jamais vu le jour. Et en région parisienne, les judokas français et arméniens n’avaient pas forcément besoin de traducteurs pour se comprendre : sur le tatami les termes techniques du judo sont les même pour tous.

 

Philippe Tedo président du CSM Clamart et Ivan Azizbekyan

Philippe Tedo (Président du CSM Clamart judo) et Ivan Azizbekyan (entraîneur de l'équipe du Karabakh)

 

 


 

 

24 Fables d’Ésope, illustrées par Jacques Aslanian et Jules Bonome, a été présenté en avril et juin dernier.  Ce livre d’artiste est disponible auprès de Jules Bonome (julesbonome@free.fr 150 €).

Les judokas du Karabakh étaient en région parisienne du 27 mai au 6 juin dernier.


Deux sujets à paraître dans le prochain numéro de France-Arménie (juillet 2011)

« Jacques Aslanian, entre les mots et l’art ».

« Judokas du Karabakh, des graines de champion à Paris ».

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Jilda Hacikoglu - dans Société
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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 21:45

Le premier est tellement associé au second qu’il est parfois difficile de dire lequel a créé l’autre. Difficile aussi de faire plus ‘tendance’ que Corto Maltese : mi-saxon, mi-gitan, aventurier dandy et mystérieux, ce héros réunit tout en un ce qu’il peut y avoir de plus attirant chez un être.

 

Photo Elisabetta Catalano 1994Hugo Pratt devant la vitre où il a dessiné Corto Maltese *

Photo Elisabetta Catalano - 1994


En somme c’est à une double star de la BD que la Pinacothèque de Paris consacre une exposition… en s’excusant presque. D’abord parce qu’elle a démarré bien plus tôt que prévu du fait de la brouille franco-mexicaine (l’exposition Les masques de jade maya prévue pour mars a été annulée en février dernier). Ensuite parce qu’exposer un auteur de bande dessinée à la Pinacothèque est apparemment une hérésie qu’il faut légitimer.

 

Affiche expo Voyage imaginaire d'Hugo Pratt 2011A l’entrée de l’exposition, vous découvrirez en effet le texte d’ouverture du directeur de la Pinacothèque où il justifie l’exposition par les talents picturaux de Pratt (largement reconnus par ailleurs), et non par un simple opportunisme autour du succès des Corto Maltese. Tout en prenant soin de préciser que ce sera néanmoins le seul auteur de bande-dessinée que vous verrez en ces murs. Si cette entrée en matière ne convainc qu’à moitié, elle s’oublie heureusement très vite devant les effets beaucoup plus intéressants que produisent les œuvres de Pratt (1927-1995).


Exposées selon des thèmes récurrents tout au long de son travail (îles et océan, désert, militaires, villes, femmes, indiens) les planches qu’on découvre ici dans leur format et couleurs d’origine, restituent encore mieux l’imaginaire que Pratt a toujours cultivé.


Un imaginaire également capable d’enchanter qui se laisse prendre, et c’est assez facile avec Pratt… sauf peut-être pour l’un des vigiles de l’exposition. En fait il avouera s’ébahir plutôt devant les toiles des Romanov et Esterházy, tsars et princes collectionneurs de Russie, exposées en parallèle à la Pinacothèque (longue vie à la diversité !).


La Ballad..Il est vrai que La ballade de la mer salée n’a pas grand-chose à voir avec la naissance du géant musée de l’Ermitage. Mais la présentation de l’intégrale des planches originales de cet album à la Pinacothèque vaut tout de même le détour, ne serait-ce que pour entendre certains commentaires de visiteurs : « Dis donc, il en a des choses à raconter ! », ou bien « J’ai mal au cou à force… ».

 

Forcément avec 163 planches, exposées sur trois lignes et trois murs d’une salle obscure, il y a  de quoi s’occuper (voir l'aperçu ci-contre).

 

Cette présentation, peut-être un peu abrupte mais inédite, ravira en tous cas les aficionados de Hugo-Corto : publiée en 1967, La ballade de la mer salée est en effet la première histoire où apparaît le célèbre personnage de Corto Maltese.


Sergio Toppi Dedicated to Corto MaltesePratt avait 40 ans quand paraît cet album qui, loin d’être son premier, est le résultat d’une démarche de conteur hors pair, utilisant l’écriture et le dessin pour installer une ambiance bien particulière.

 

C’est lui qui est à l’origine de l’expression ‘littérature dessinée’, une appellation destinée à donner sa juste valeur au genre de la bande-dessinée, des comics, qui n’avaient jamais vraiment été considérés comme un art, jusqu’à ce que Pratt et ses succès arrivent, ouvrant la porte à d’autres créateurs…


Croquis de Sergio Toppi

'Dedicated to Corto Maltese'*


Un imaginaire nourri de voyages


Le voyage imaginaire d’Hugo Pratt, ce titre est surtout là pour souligner à quel point Pratt mêlait son imagination omniprésente, à toutes les merveilles que peut offrir le monde à un voyageur : peuples, mœurs, cultures, personnages charismatiques, aventures et histoires fantastiques. Ce n’est pas un talent si couru de nos jours.


Comment créé-t-on en bande-dessinée ces ambiances si particulières, un personnage aussi énigmatique et en même temps attirant que Corto Maltese ? Probablement en maîtrisant soi-même l’alliance délicate du savoir et du savoir être, à force d’avoir vécu un peu partout, et côtoyé un peu tout le monde.


Ne vous y trompez donc pas : dans la vraie vie Hugo Pratt était bien un acharné du voyage. Combiné à sa passion de toujours pour la littérature d’aventure (Stevenson, Conrad et bien d’autres), c’était même la source de son imagination. Dès avant sa naissance, sa généalogie passe par l’Angleterre et la France, avant d’atterrir en Italie, avec en cours de route, des métissages britannico-franco-hispanico-turco-juif, et des ascendances franc-maçonnes (il semble que Pratt lui-même était initié).

Venise 1988A tel point que dans la bellissime Venise où grandit le petit Hugo, le détail des parentés finit par ne plus tellement importer.

 

Il en retiendra plutôt tout un environnement plein de magnificence, de mystères exotiques et ésotériques, dont il jouera constamment dans son œuvre. Sa littérature dessinée, tantôt elliptique, tantôt fantaisiste, mais toujours créatrice d’une ambiance unique en est le résultat.

Hugo Pratt à Venise 1988*


Si ses premières expériences du voyage ne sont pas voulues (à 10 ans il suit sa famille pour s’installer à Addis-Abeba en Abyssinie, Ethiopie aujourd’hui, au milieu de militaires coloniaux jusqu’au milieu de la Deuxième Guerre Mondiale), plus tard elles deviennent franchement sa marotte. Dès 22 ans il n’hésite pas à s’installer en Argentine où il se fixera de nombreuses années à Buenos Aires, travaillant à la revue de comic-strip Editorial Abril, tout en multipliant les voyages par ailleurs.


Venise, Gênes, Milan ou Rome pour l’Italie, Buenos Aires, Londres, Paris et Grandvaux en Suisse ont été ses principaux pieds à terre, mais en fait il aura passé sa vie à enchaîner les allers-retours sur le globe : entre ces adresses fascinantes collectionnées aux quatre coins du monde, et les nombreux voyages exploratoires.

Le rythme de ces voyages est effarant, mais à chaque endroit il prend toujours le temps d’embrasser une nouvelle vie, remplissant ainsi son esprit de choses vues et de sensations. Ensuite, dans ses histoires, il connectera les lieux et évènements comme personne.


Voici comment il l’explique à Alberto Ongaro, l’un des amis avec qui il a fondé sa première revue à Venise, dans une interview parue en 1973 (revue ‘l’Europe’*).


AgrandissementTu vois, j’ai vécu dans le monde entier. Je n’ai jamais fait le touriste, mais partout, j’ai été une sorte de résident. J’ai un système à moi. D’abord, je ne vais jamais à l’hôtel, mais toujours dans des maisons privées. C’est comme ça que je fais. J’arrive quelque part, je prends un taxi, je promets un gros pourboire au chauffeur, pour peu qu’il me trouve une chambre quelque part, au sein d’une famille. En général, ça marche bien. Le chauffeur réussit à me caser, ou bien il m’invite carrément chez lui. Ainsi, en éliminant l’anonymat et le caractère impersonnel d’hôtels où je n’ai jamais connu qui que ce soit, j’ai fini par avoir des familles amies pour m’accueillir aux quatre coins du monde, et qui me font rencontrer d’autres familles et me permettent de vivre comme on vit dans le pays.

(…)C’est de cette façon que je finis toujours par rencontrer des gens extraordinaires.(…) On comprend qu’à force d’arpenter le monde et de faire la connaissance de tels personnages, cela devienne assez facile pour quelqu’un qui écrit et dessine des comic-strips d’aventure, au bout d’un moment, de remplir ses histoires de beaux caractères, de jouer avec les psychologies…

 

Le reste est affaire de cuisine personnelle mêlant talent et acharnement à toujours mieux faire. Conteur né, Hugo Pratt a toujours pensé à ses lecteurs dans l’écrit comme dans le dessin. L’image comme les mots devaient toujours évoquer, intriguer, captiver. Pas étonnant dès lors, que l’œuvre de Pratt rencontre autant de personnages aux histoires mythiques : Butch Cassidy et le Kid, Jack London, Hemingway ou la sorcière Bouche Dorée. 

 

En parcourant l’exposition de la Pinacothèque on voit un peu mieux comment s’est construite cette fameuse littérature dessinée. La pratique des aquarelles en est une illustration magistrale.

 

Pratt s’est mis à étudier cette technique sur le tard (après 30 ans) et a continué de la perfectionner jusqu’à y exceller comme le montrent les œuvres exposées à la Pinacothèque. Près de 160 compositions, à la fois légères et singulièrement marquantes. Il faut vraiment voir la série en blanc et bordeaux qui aboutit à Occident, cette composition toute simple.

 

Occident

Occident / Hugo Pratt

 

Cet aspect impressionnant et moins connu de son œuvre, l'aquarelle, commence à peine à affleurer, depuis les premières rétrospectives de son œuvre. Ce n’est qu’en 2005 qu’elles apparaissent, avec la publication par Casterman des Périples imaginaires (livre  qui accompagne la première rétrospective exposant ces aquarelles à Sienne, en Italie), et on les admire volontiers à la Pinacothèque.
 

Dès la première salle, apparaît d’ailleurs cette jolie réponse de Pratt à la question suivante « Vous qui avez tant voyagé, en quoi vous sentez-vous encore Vénitien ? » Réponse de Pratt : Je fais confiance à l’eau.

 

Pour certains des thèmes de l’expo, cet usage de l’aquarelle où l’eau est reine, produit des effets qu’on garde en mémoire longtemps.

 

Si les îles et océans montrent l’alliage rêvé d’eau, de traits et de couleurs, le désert n’est pas en reste : avec un minimum, Pratt fait surgir les traits saillants de tribus spectaculaires, ou évoque les derniers instants de Saint-Exupéry.  

 

Adieu Saint-Ex -Hugo Pratt Adieu Saint-Ex / Hugo Pratt

 

Enfin les villes et les femmes, sont un terrain évidemment propice aux beautés étranges ou fascinantes que l’œil précis de Pratt décuple...


Tout un monde entre imagination et réalité, qui incite à élargir ses horizons, en replongeant dans les aventures dessinées par Pratt, ou  racontées par tout autre créateur capable de vous extirper de l’ordinaire. A vos mirettes pour les trouver... ou partir vous-même à l'aventure !


 

 

* Photos et informations issues du livre Littérature dessinée, paru aux éditions Casterman en 2006, sous la direction de Patrizia Zanotti qui fût la coloriste de Pratt (co-commissaire de l'exposition à la Pinacothèque, elle dirige aussi Cong SA la société qui détient les droits sur les oeuvres de Hugo Pratt), et Vincenzo Mollica journaliste et ami de l'auteur.

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28 mai 2011 6 28 /05 /mai /2011 19:35

 

Affiche PAN - création Irina BrookAvis aux blasés de la vie : passez votre chemin. Ce nouveau spectacle signé Irina Brook malmènera les règles de la logique adulte, en réanimant la fameuse histoire d’un certain Peter Pan, le garçon qui ne voulait pas grandir.


Fille d’un autre Peter, nommé Brook celui-là, Irina s’est probablement inspiré de ce créateur multiforme - qui a brillé tant au théâtre qu’à l’opéra, au cinéma comme dans l’écriture - pour bâtir une conception furieusement magique du théâtre.


Magique puisqu’avec trois fois rien, un brin de folie et une tonne de talent, la scène devient cet univers incroyable où ce qu’il y a de plus éloigné de notre quotidien nous devient familier.

 

 

La dernière création d’Irina Brook n’échappe pas à cette tradition. Avec une adaptation de la célèbre histoire du britannique James Matthew Barrie, elle réalise enfin son rêve d’enfant du théâtre (en plus de son père, sa mère Natacha Parry était actrice). Après tout c’est bien connu, Brook rime avec Hook…

 

Du captain Hook, les Brook ont justement la soif de jeunesse, de jeu… de Peter Pan, ils ont la joyeuse folie, et de Wendy, une douce résignation à la réalité, sans jamais renoncer aux beautés du pays des rêves.


En attendant le songe avec Christian PélissierAinsi, après une pause de deux ans aux Etats-Unis, Irina Brook a saisi  au vol l’invitation du théâtre de Paris pour envahir la grande salle avec Pan, une création qui se joue  pour la première fois à Paris, tandis que la salle du dessus (petit théâtre de Paris, même adresse), accueille les fabuleux garçons de la Compagnie Irina Brook pour rejouer  En attendant le songe…, l’adaptation Brookienne du Songe d’une nuit d’été, chef d’œuvre déjà magique de Shakespeare. 


Comme si cela ne suffisait pas, la compagnie vous propose de dîner sur place après le spectacle, avec la troupe, pour savourer les pastas mijotées par Renato Giuliani (le Prospero de Tempête ! autre pièce de Shakespeare, adaptée auparavant par la Compagnie).

 

En attendant le songe...

avec Christian Pélissier

 

C’est dire si le théâtre est devenu une philosophie de vie pour cette troupe protéiforme, où Irina Brook excelle à mobiliser tous les talents et mettre en avant le meilleur de chacun.

 

Avec Pan on ressort avec une petite musique en tête, après avoir miré la scène, bouche-bée et tout sourire pendant plus d’une heure trente, entre de franches rigolades aux nombreuses facéties du spectacle.

 

Cette création dégage une énergie folle à travers les pirouettes des lost boys (les enfants perdus), la musique des pirates, et les envolées de Peter Pan.

 


PAN ! la troupe

Dans ce joyeux festival de dynamisme, les talents se bousculent : Johanna Hilaire compose une épatante fée Tinker Bell au caractère explosif, le surprenant Nuno Roque est à mourir de rire avec son attitude English à outrance, Georges Corraface est un captain Hook presque attendrissant à force d’être si méchamment à côté de la plaque, Lorie Baghdassarian est une danseuse flamboyante qui hypnotise tout ce petit monde en Lys tigré ou en indienne, et Louison Lelarge réinvente avec vivacité et légèreté un Peter Pan virevoltant aux cheveux en pétard, plus vrai que nature. 


PAN sur scèneLa liste peut encore s’allonger car sur scène on est régulièrement surpris en découvrant chacun des personnages : les pirates (entre autre un Keith Richards japonais ou un Espagnol en kilt), les lost boys (les jumeaux Awaiye aux visages pétillants de lumière accompagnent ces jeunes acrobates effrénés) ou une Wendy chanteuse au violon (Babet).


Ici, point d’ennui donc, tout un chacun y trouve son compte, et agira en son âme en conscience quand Peter Pan demandera de croire aux fées pour que Tinker Bell ressuscite.


Le seul bémol est qu’au bout du compte, le spectacle est tellement sympathique qu'il ne parvient pas à nous convaincre du dénouement de l’histoire. C’est qu’après s’être autant amusé, on se le demande en effet toujours… mais pourquoi diable faudrait-il grandir ?

 

 

La Cie I. Brook envahit le théâtre de Paris

 La Cie Irina Brook envahit le Théâtre de Paris... jusque début juillet 2011

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Jilda Hacikoglu - dans Spectacle
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21 mai 2011 6 21 /05 /mai /2011 17:35

Akhtamar Asbarez« On ne peut pas ne pas changer un tout petit peu sa vision du monde après avoir vu Akhtamar. Mais ce n’est pas suffisant pour en jouir pleinement, il faut décrypter ».

 

L’humble réserve avec laquelle Rémy Prin explique cela, illustre finalement assez bien l’état d’esprit de cet auteur, qui fût aussi docteur en physique solide, professionnel de technologie informatique, artisan textile et finalement décodeur passionné des pierres romanes et arméniennes (voir ci-dessous sa bio express).


Son récit qui vient de paraître aux éditions Parole Ouverte, propose un voyage en Arménie puis en Turquie de l’est, à la recherche des ‘fragments arméniens’, un patrimoine architectural millénaire, pour profiler plus clairement ce qu’on ne devrait jamais perdre de vue : le sens des choses.


 

Les détours...

 

Tout commence dans une librairie de Leningrad (rebaptisée Saint-Pétersbourg depuis lors), quand Rémy Prin tombe sous le charme d’un livre ancien sur le ‘musée à ciel ouvert’ qu’est l’Arménie, alors soviétique. Même coup de foudre, bien des années plus tard dans le sud de la France, avec un autre livre ancien sur les miniatures arméniennes. Seulement cela, qui le mettra sur les routes d’Arménie pour voir de plus près ce qui l’a tant fasciné. 

 

Les pierres et l'âme

Après les deux premiers jours sur place en 2004, il sait qu’il faut en faire un livre. C’est un besoin impérieux de transmettre, de ne pas laisser l’exceptionnel sédimenter uniquement dans sa mémoire. Car ce pays, ces habitants et leurs édifices, n’ont pas été avares avec lui de ce qui se perçoit plus rarement de nos jours : l’âme.

 

Ces trois semaines d’un voyage dense, guidé par une jeune Arménienne francophone, Sona,  qui  avouera plus tard n’avoir jamais fait ce travail de guide auparavant, nourriront la première partie du livre, la plus conséquente.


L’accès souvent difficile, l’harmonie des édifices avec leur décor et les rencontres avec les villageois qui les habitent de leur présence attentionnée, loin de plonger dans la monotonie les 48 sites explorés en Arménie, impriment à chaque lieu une identité propre.


A chaque fois, l’homme ou la femme sera là pour l’accueil naturel des voyageurs, comme si le patrimoine était pour eux dans la nature de l’herbe de la prairie ou des fruits de l’arbre, comme si la culture ou la mémoire, c’était la terre au quotidien. ('Les pierres et l'âme' p. 55)

 

De retour d’Arménie, il s’intéressera davantage au sujet arménien, et la perplexité le gagne à la vue du tableau complexe qu’il découvre : la rencontre d’Arméniens de France, l’année de l’Arménie, l’assassinat de Hrant Dink et la discorde autour de la rénovation d’Akhtamar.

 

Cette perplexité prend la forme d’une transition qui dans le livre explique comment, dès l’Arménie, surgit la nécessité d’explorer l’autre face de l’histoire : en Turquie même, pour retrouver les pierres de ce même peuple, dans l’espace déserté contre leur gré.

D’un lieu à l’autre, touche après touche, le parcours nous apprend cette identité écartelée, toujours ailleurs pour un pan d’elle-même, une partie de l’histoire abolie qu’on vit en soi, qu’on emmène où qu’on aille, prête à renaître. ('Les pierres et l'âme' p. 162)

 

La vingtaine de sites qu’il débusque alors à l’est de la Turquie, dans un voyage aux tonalités bien différentes de ce qu’il a connu en Arménie, confirme pourtant l’unité d’identité entre ces territoires. L’Histoire leur a réservé un sort différent mais en lisant Rémy Prin on se dit aussi que l’Histoire peine à les désunir complètement, tant la parenté jaillit de tous les lieux.

 

Traversée des siècles, jointe à la permanence des formes : le patrimoine en Arménie est d’abord une présence, bien plus qu’une lecture de l’histoire. Même si les spécialistes pointent des écoles d’architecture, des évolutions, et si de place en place surgit à l’œil ce qui fait différence, c’est l’impression d’une seule langue pour découper l’espace qui prévaut. ('Les pierres et l'âme' p. 125)


Goms juillet 2010

Devant St-Georges de Goms, l'église et l'enclos (ce qu'il en reste)

Rive sud-est du lac de Van - Turquie (photo Sylvie Jadeau)

 

 

... pour trouver un chemin

 

Dans ces fragments épars mais qui jamais ne laissent indifférents, en terre arménienne ou turque, Rémy Prin s’interroge sur la possibilité d’un devenir qui réanimerait tous ces potentiels joyaux, aujourd’hui simples pierres orphelines de l'esprit croyant qui les avait façonnées.

 

La naïve appréhension des lieux par leurs habitants est d’un charme fou, mais il n’y a là aucun moyen de faire perdurer et vivre les édifices. D’un autre côté le patrimoine officialisé mis en scène ailleurs, en Occident avec les grandes usines à tourisme, ou parfois en Arménie (temple de Garni, téléphérique de Tatev) semble trop superficiel pour satisfaire le besoin d’authenticité.

 

Il tente donc autre chose : ni guide touristique ni histoire de l’art, son livre abondamment illustré et préfacé par l’écrivain Denis Donikian, propose des clés de lecture originales. Il aborde ce vaste thème avec une approche personnelle, à la fois poète et étrangère. Ani aboughamrents juillet 2010

 

Poète de par les six recueils publiés à son actif, il l’est aussi par ce qui semble toujours avoir guidé sa démarche entre des activités apparemment éloignées : voir les points communs entre systèmes binaires informatiques, tissage textile, et mise en forme des sculptures romanes témoigne pour le moins d’une logique poétique. Une logique qui s’épanouit doucement dans ‘les pierres et l’âme’.

 

Là, il livre simplement et avec sincérité, l’intimité particulière qui s’est nouée sur les lieux et qui, au fil du livre, prendra un sens plus universel.

 

Il cherche ensuite au-delà de la simple réanimation, comment ce patrimoine pourrait être renouvelé,  créé… sans craindre la confrontation, le métissage avec la contribution voisine, et celle du présent. L'apport de la relation à l’autre donc, pour enfin tisser des liens durables qui pourraient faire vivre, renouveler et perdurer l’âme arménienne, perçue à force de patience, d’attention, et de passion.


  Ani (Turquie), église Saint-Grégoire (photo Rémy Prin)

 

 


Bio express

Ahlat - Rémy Prin juillet 2010

D’abord formé aux sciences dures (doctorat de physique solide), Rémy Prin abandonne la technologie informatique pour la création textile. Il est aussi l’auteur de plusieurs recueils de poèmes publiés depuis 1971, et l’éditeur de CD-ROM culturels sur divers lieux du patrimoine français.


Féru d’art roman, il signe en 2009 dans une  approche très personnelle, un essai sur l’église Saint-Pierre d’Aulnay, fleuron d’art roman du Moyen Age, réédité depuis.


Après la préparation des Pierres et l’âme, il a conçu une présentation vidéo proposant un parcours comparé de l’art arménien et l’art roman dont les ressemblances sont troublantes : le motif et l'image. L'extrait de cette vidéo mis au programme de la présentation du livre (le 12 mai dernier au Yan's club à Paris) a d'ailleurs  enthousiasmé le public 


Selon lui qui n'a pas de croyance religieuse particulière, l’architecture romane et celle arménienne, toutes deux faites à hauteur d’homme, ont notamment en commun d’avoir probablement été pensées pour que l’espace dialogue avec l’homme. Une construction qui prend en compte la condition mortelle de l’homme, pour lui permettre d’avoir une réflexion vers le divin. 


Bref, une relation aux pierres qui ‘prend aux tripes’ et qu’on partage volontiers.

 

 

Rémy Prin devant le cimetière seldjoukide d'Ahlat rive est du lac de Van - Turquie, influencé par celui de Noradouz près du lac Sevan en Arménie (photo Sylvie Jadeau)

 

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Jilda Hacikoglu - dans Arménie
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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 22:49

Inventeur de la dynamite, Alfred Nobel a surtout légué au monde un concept qui a fait passer au second plan son explosive invention. Qui aurait prévu que ce chimiste, industriel et fabricant d’armes suédois, serait à l’origine du Prix Nobel de la Paix ?

 

Svenska AkademienLe sympathique Musée Nobel à Stockholm, le rappelle quotidiennement avec un positivisme salutaire : oui le génie au service du progrès existe, et il est à la portée de tous.


La preuve ? Il suffit de regarder la vie de tous les prix Nobel depuis la première attribution en 1901 : de hauts modèles d’exemplarité humaine, tels qu’on aimerait en voir plus souvent mis en avant.

 

Simple, accueillant, moderne et ludique pour toutes les générations, le musée Nobel propose justement de découvrir la totalité des lauréats, et on ressort de là plus motivé que jamais pour aller de l’avant.

A leur manière, tous sont en effet autant de modèles à suivre, de créativité à stimuler et de ténacité à cultiver.

 

Qui se souvient aujourd’hui de Rabindranath Tagore, prix Nobel de littérature 1913 ? Il fût pourtant le premier écrivain oriental à remporter le Nobel de littérature. Géant contemporain de Ghandi, il demeure encore aujourd’hui vénéré en Inde pour l’universalité de ses idées sur l’éducation, l’ouverture au monde, ainsi qu’une meilleure prise en compte des sciences et du raisonnement objectif. Oui, on vous parle bien d’un écrivain et poète indien né en 1861 !

 

InspirationIl est un exemple parmi bien d’autres découverts là-bas, de l’esprit visionnaire que le prix Nobel vise à détecter et encourager.

 

Les grands noms plus familiers de Louis Pasteur, Albert Einstein, Pierre et Marie Curie, John Steinbeck, Nelson Mandela, sont bien sûr là aussi, mais jamais pour écraser de leur grandeur le commun des visiteurs.

 

Des murs de citations de ces grands sont en effet là pour rappeler en toutes lettres que le génie sans travail n’est jamais grand-chose, que les erreurs font aussi avancer, et que les grandes découvertes sont toujours le fruit d’avancées antérieures qu’il faut savoir reconnaître, ou au contraire avoir l’audace de remettre en cause parfois.

 

Le musée encourage donc largement l'émergence de cette mentalité d'ouverture à la créativité, et par tous les biais possibles : expositions temporaires ou spécialisées, séminaires, exposés ou débats publics sur des sujets d'actualité, conférences. De l'école à l'université tout un calendrier scolaire est également conçu pour cultiver cette pédagogie à tous les niveaux possibles.

 

Comme l'annonce le musée, son objectif est de diffuser les connaissances, de susciter la curiosité et d'intéresser l'opinion aux sciences naturelles et à la culture au moyen d'une pédagogie novatrice, d'une technologie moderne et d'une présentation raffinée.

Cela correspond somme toute assez bien à ce que l'on y trouve effectivement. 


Tout ce culte du mérite exemplaire, grâce à l’inventeur de la dynamite donc…

 

A la mort de Nobel en décembre 1896, on découvrait son testament stipulant que son immense fortune devrait être dédiée à la création d’une institution pour récompenser chaque année, des personnes « ayant apporté le plus grand bénéfice à l’humanité », par les apports de leurs travaux dans cinq disciplines : paix, littérature, chimie, physique, médecine.

Selon ces même dernières volontés, la nationalité des lauréats ne devait avoir aucune espèce d’influence sur l’attribution des prix.

 

C’est ainsi que la Fondation Nobel fût créée en 1900 pour gérer l’exécution du testament de Nobel dans le respect de ces principes, et la remise des prix a lieu chaque année le 10 décembre, jour anniversaire de la mort d’Alfred Nobel.


 

créativit..Inventions

Depuis 1968, en accord avec la Fondation Nobel, la Banque de Suède a institué un prix en économie, communément associé à ce prix Nobel.

 

Pas seulement honorifique, la récompense offre pour chaque discipline une aide financière conséquente destinée à permettre aux lauréats de poursuivre leurs travaux. 10 millions de Couronnes suédoises (un peu plus d’un million d’Euros aujourd’hui) est ainsi remis à chaque récipiendaire du prix.

 

Depuis 109 ans, 840 lauréats ont reçu par ce biais éclairage médiatique mondial avec financement à la clé, pour ces travaux qui font avancer l’humanité.

   

Observer les chiffres des attributions de près donne par ailleurs un bon aperçu de l’histoire du siècle écoulé : les années où le prix ne fût pas attribué correspondent essentiellement aux périodes des Première et Seconde Guerres Mondiales, seules 41 femmes se sont vu attribuer le prix, et il y en eut même qui le refusèrent (Jean-Paul Sartre en 1954 car opposé par principe à toute marque de distinction, trois scientifiques Allemands interdits d’accepter le prix par Hitler, ou l’écrivain Russe Boris Pasternak forcé au même refus par l’Union soviétique).

 

Si vous passez à Stockholm ne manquez donc pas cette visite mobilisant tous vos sens, qui plus est sur une des plus jolies places de la vieille ville sur l’île de Gamla stan  (Stortorget, juste derrière la cathédrale et la place royale).

 

Musée+Nob..


Sinon, rassasiez votre curiosité en surfant sur le site de la Fondation Nobel, qui propose moult informations et anecdotes diverses sur le prix, les lauréats, en plus de répertorier les discours de ces Nobel, souvent pleins de panache pour tirer l’humanité vers ce qu’elle a de plus noble.

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Jilda Hacikoglu - dans Monde
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17 avril 2011 7 17 /04 /avril /2011 10:44

Retour sur ce film percutant, qui prévoit bientôt quelques avant-premières, avant sa sortie en salles prévue pour octobre prochain.


Anna-et-Mathieu-Zeitindjioglou-UGAB-Paris.jpgAprès une première projection riche en émotions le 3 mars dernier, le film a en effet confirmé sa réussite sur tous les plans. L’UGAB avait fait salle comble avec un public rassemblant diverses générations, qui se sont toutes retrouvées dans le propos très actuel de ce film décidément bien tombé.


Sur un ton particulièrement mordant et en même temps sensible, Anna et Mathieu Zeitindjioglou ont en effet mis à jour avec un dynamisme qu’on ne concevait plus, les nombreuses contradictions que vivent, aujourd’hui encore, l’Arménien de diaspora mais aussi la Turquie, entre rejet d’un passé si lourd, négationnisme, et poids du déracinement.


Marqué par une histoire personnelle délicate dont les effets transparaissent dans ce film, le réalisateur nous raconte donc à sa manière, sans forcément entrer dans le détail grâce aux passages contés, une histoire mystérieuse de déguisements, lourds de conséquences... Sa femme Anna, dont on ne peut qu’admirer l’énergie, n’est pas pour peu dans la naissance et la concrétisation du résultat, le film, sorte de premier ‘bébé’ du couple.

 

 

Anna-sur-les-ruines-d-Ani.jpg

Anna sur les ruines d'Ani

 

Extrait de l'article paru dans le France-Arménie du mois d’avril au sujet du film :

 

Le fils du marchand d’olives 

 Sur un ton particulièrement vivant et moderne, ce film suit le périple d’un couple qui commence son voyage de noces en Turquie… en apparence. En réalité il s’agit de parcourir à rebours l’itinéraire d’un grand-père nommé Garabed, qui a survécu au génocide arménien grâce à la turquification de son nom, devenu Zeitindjioglou.


 Dans un genre totalement atypique, mêlant animation, documentaire et histoire personnelle, le film retrace cette difficile reconstitution des origines, sur laquelle le couple n’a que peu d’éléments. Elle est en partie narrée sous forme d’un conte quasi-philosophique, auquel l’acteur Jean-Claude Dreyfuss prête sa voix, et qui correspond à la partie d’animation dessinée du film.


Dans la réalité, sous couvert de ce nom turc qui est resté le leur, Mathieu et Anna interrogent les offices de tourismes, les musées et les populations locales avec une franchise et un courage peu communs dans ces contrées fortement déconseillées de l’est anatolien (d’Ankara à Ani, Kars, Van Erzerum).


Durant ce voyage passionnant mais laborieux, soutenu par la persévérance d’Anna et une bonne  dose d’humour salvateur, ils mettent à jour l’immense supercherie entretenue sur les lieux d’un crime devenu parfait à force d’en effacer les traces. 

 

Investigation, image, écriture, montage, son, animation, musique, réalisation, tout est ici orchestré de main de maître et sert un cinéma-réalité innovant, bousculant les consciences, pour susciter – on l’espère – un sursaut citoyen.

JH

 

 

‘Le  fils du marchand d’olives’ sera présenté au marché du film cannois en mai, et sa sortie en salle est prévue pour octobre 2011. 


En attendant, il est possible de le découvrir aux projections-débats ci-après :


*18 avril – 19h à la Comédie des Suds (plan de campagne, rue Albert Manoukian 13400 CABRIEL – près de Marseilles)

*21 avril – 21h au Ciné-club Rouben Mamoulian (6 Cité Wauxhall  Paris)

 

*22 avril 20h30 à l’UGAB (118 rue de Courcelles à Paris)

 

*30 avril – 19h dans la grande salle de l’école Saint Mesrob (rue Komitas Alfortville)

 

http://www.lefilsdumarchand.com/

 

Mathieu Zeitindjioglou

 

 

 

 

L'arrière petit-fils du marchand d'olives...

 

 

 

 

 

 

 

 

L'arrière petit-fils du marchand d'olives, Mathieu Zeitindjioglou

 

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Jilda Hacikoglu - dans Culture
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