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Son imaginaire d’écrivain démarre souvent aux chocs d’une réalité coup de poing. Par exemple des pans inconnus mais fabuleux, de la vie de Missak Manouchian. A l’approche des commémorations de l’Affiche Rouge le 21 février, rencontre avec un auteur qui interpelle les consciences avec pertinence.

 

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Certaines réalités essentielles, horribles ou sublimes, sont pourtant ignorées. Didier Daeninckx l’a souvent noté, avec force surprise et effet. Ce n’est pas son but premier, mais il a l’habitude de se frotter à ces sujets qui heurtent, pour vérifier, décortiquer, et raconter. Démarche basique, somme toute, pour un écrivain. Mais l’auteur de Missak (voir encadré), est de ceux qu’on aimerait entendre plus souvent, pour la simplicité - et parfois l’humour - avec lesquels il remet les choses à leur juste place.

 

Dans ses livres ou dans la vie, il pointe sans détour les revers d’une société dont l’histoire se répète. Histoire dont il s’est fait une spécialité d’éclairer les manques, pour dénoncer les impunités, et si possible, contrer les récidives. Il aime se mettre en subversion positive, contre ce présent oublieux.

 

Cet habile conteur parle finalement peu de lui, mais brosse volontiers un tableau foisonnant des mondes qu’il a côtoyé. N’ayant jamais fait d’études, il travaille dès 16 ans et demi, à l’imprimerie Aulard (Paris). L’imprimerie parisienne était intimement liée à l’histoire de la ville et des idées qui y bouillonnèrent durant des siècles. Mais l’arrivée de l’informatique casse ce métier et ouvre une période noire de chômage pour Daeninckx, qui se met, brusquement, à écrire un roman durant ce temps mort ; début d’une longue liste d’œuvres pour un auteur qui se révèle vite engagé.

 

Meurtres pour mémoire (1984) raconte le massacre de manifestants algériens le 17 octobre 1961 en plein Paris par la police, dont le responsable était Maurice Papon, ex-collabo, Préfet de police et ancien ministre, dans cet ordre.

Subversion positive, parce qu’avec ce livre il refuse l’intolérable impunité et la pourchasse, alors qu’il ne sera question du procès Papon que 15 ans plus tard. En tant que polar le roman échappe à l’attention des critiques… mais pas des professeurs qui l’intègrent spontanément à leur programme, par milliers, pour combler les lacunes de l’Education nationale.

Ce succès lui vaudra une adaptation téléfilm sur TF1 – «à l’époque non privatisé» précise Daeninckx - un samedi soir avec une audience de 10 millions de téléspectateurs.

 

Des effets inattendus montrant à son auteur, dès ses débuts que «la littérature est toujours un moyen d’intervention dans la société, dès l’instant où l’on s’en tient véritablement à la littérature », c'est-à-dire cette recherche de l’alchimie entre le fond du sujet et la manière de le présenter. Cette forme, le style de Daeninckx, est souvent qualifié de sobre, mais n’est pas dénué d’un air poétique accentuant l’impact de son propos.

 

Si sa bibliographie regorge de récits de toutes formes (voir sa bio-biblio express), sa traque à l’arnaque n’a jamais été loin : il s’est investi avec une telle ténacité contre les négationnistes de la Shoah, qu’il fût sollicité par Robert Badinter en 2007, pour témoigner dans son procès contre le grand négationniste Robert Faurisson.

Quand on lui demande pourquoi cette lutte, il évoque surtout le soutien à un ami Philippe Videlier (historien et chercheur au CNRS, notamment auteur du roman Nuit Turque sur la fin de l’empire ottoman et évoquant bien sûr le génocide arménien), impliqué contre les négationnistes de l’université de Lyon, à l’époque point de ralliement important pour de nombreux négationnistes en tout genre.

Avec une poignée d’autres chercheurs, du directeur des éditions Syllepse, de la revue Golias (presse catholique d’opposition) et notamment d’Yves Ternon, il s’est tellement rompu aux méthodes d’historien, qu’il rit à l’évocation du «doctorat d’histoire sauvage» pratiqué durant ces années de recherches intenses.

 

Près de 10 années de sa vie sur la brèche, où il collaborait aussi bénévolement, en parallèle de son travail littéraire, à l’un des premiers sites d’information quotidien sur internet avec amnistia.net, véritable «machine de guerre journalistique» dans ce combat. Les procès n’ont pas manqué dans l’intervalle, avec comme résultat le plus marquant, l’exclusion du négationniste Serge Thion du CNRS, 6 mois avant sa retraite. Bref, tout un passé qui le rend intransigeant sur la question du génocide arménien, convaincu que «ceux qui sont dans le relativisme SONT dans le négationnisme».

 

Pas étonnant dès lors, que la face cachée de Manouchian ait propulsé son imagination. L’histoire du résistant lui était déjà bien connue, quand il découvre par pur hasard, que le groupe de l’Affiche Rouge ne se résumait nullement aux seuls héros communistes qu’on en avait fait. Il creuse donc le sujet, mais c’est l’exposition du musée Jean Moulin à Paris en 2007, sur les résistants Arméniens, qui lui apporte le fil d’Ariane. Il voit un portrait peint de Manouchian dont la date, 1929, le surprend et le mène droit aux archives privées de Missak auprès de sa petite nièce, révélant une vie prodigieuse et jusqu’alors inconnue même des historiens, qu’il a croisée avec les archives devenues publiques du parti communiste.

 

Il s’enthousiasme toujours sur les multiples surprises de ses recherches qui jamais n’ont terni l’homme, «dans tout ce que je lisais, le personnage était inoxydable». Le roman est évidemment à lire pour comprendre ce dont on parle, mais l’on ne peut s’empêcher de sourire à ce qui, selon Daeninckx, distinguerait les Arméniens, «l’incroyable vitalité. On la voit chez Manouchian ; il est toujours du côté de la vie, de la poésie, la beauté des choses. Ça, on ne le retrouve pas partout.».

Jilda Hacikoglu

 

 


 

 

MissakMissak – Editions Perrin 16,90 €

Paris, janvier 1955 : une inondation envahit la capitale et sa banlieue. Journaliste à l’Humanité, Louis Dragère est mystérieusement convoqué par un dirigeant du parti communiste, pour reconstituer la vie du héros de la résistance communiste Manouchian, alors que l’inauguration d’une rue à son nom approche.

Sur ce sujet a priori connu, l’exemplarité du héros apparaît pourtant encore plus extraordinaire toute sa vie durant, qu’il ne l’était déjà en résistant. Ouvrier autodidacte, modèle des peintres Carzou ou Bedikian, poète, fondateur de revues arméniennes, anti-fasciste convaincu avant d’être communiste, amoureux de Méline et sa famille d’adoption chez les Aznavourian (avec un fameux Charles), et bien sûr, ardent défenseur d’une France qu’il a élue comme patrie après le génocide.

La reconstitution particulièrement vivante de ce Paris inondé est une réussite, et l’on y découvre une communauté arménienne des premiers arrivants, haute en couleur, dans les pérégrinations de Dragère. Les découvertes de cet idéaliste vont pourtant secouer ses convictions, dans une période charnière de l’histoire du communisme en France.

J.H.

 

 

janv10-012.jpgBio-biblio express…

Né en 1949 à Saint-Denis, Didier Daeninckx a grandi à Aubervilliers, où il réside et travaille toujours, quand il n’est pas en voyage ou en ballade pour ses livres.

Après son 1er roman publié en 1982 (Mort au premier tour), il est surtout remarqué avec le polar Meurtres pour mémoire.

Depuis il a publié plus de 70 ouvrages à un rythme soutenu, souvent primés (romans, polars, nouvelles, écrits divers pour la jeunesse).

Quelques titres choisis : Le Chat de Tigali 1988, En marge 1994, Le Goût de la vérité 1997, Cannibale 1998, Le papillon de toutes les couleurs (prix Goncourt Jeunesse 1998), Le Dernier Guérillero 2000, Itinéraire d’un salaud ordinaire 2005, La Mémoire longue 2008, Jaurès, non à la guerre 2009…

 

Habitué du travail avec les illustrateurs comme Mako (Bravado, l’origine du Nouveau Monde ; Levée d’écrou etc.), Pef (Il faut désobéir ; Un violon dans la nuit etc.), ou d’autres plus ponctuellement, dont Jacques Tardi avec qui il signe Varlot soldat (1998) et Maudite soit la guerre (à paraître en 2010), il est également auteur de 2 ouvrages sur les photographies de Willy Ronis, cet ami qui a notoirement changé sa vision du monde (A nous la vie 1996, et Belleville-Ménilmontant 1999).

 

De nombreux titres sont à paraître en 2010, Couleur : noir, Passager clandestin, Vend d’Etat, ainsi qu’un roman qu’il vient d’achever, traitant du sort tragique et quasi-inconnu, des métisses du Rhin : Galadio. Cet ouvrage clairement en résonance avec le débat sur ‘l’identité nationale’ est l’occasion de traiter une question qui ne date pas d’hier, et qui ne risque pas de s’arranger en obligeant des citoyens français réguliers à prouver leur nationalité, pour renouveler leur passeport ou leur carte d’identité (1). A bon entendeur…

J.H.

1 – Ces Français que la France rejette, une du Libération du 11/01/2010

 

 

 

Article publié dans le magazine France-Arménie, n° 356 du 16 février 2010

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  • Journaliste contribuant au magazine France-Arménie depuis 2003, et auteur de ce blog créé en septembre 2010. Sur Twitter @HacikJilda
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