Sorti en poche le mois dernier, ce premier roman d’un illustre inconnu en France
déjà estampillé best-seller outre-mer, pourrait
bien décrocher sous ses airs de rien, la palme de vos lectures favorites des ponts du mois de mai.
Première bonne surprise après avoir passé le cap de la forme : pour un roman on aura rarement autant flirté avec le genre de la
nouvelle. Même si ce livre ressemble fort à ce genre de recueil, contrairement aux nouvelles, l’histoire continue autrement dans le chapitre suivant, et le seul personnage principal demeure
finalement un journal quotidien dont on finit par douter de la légitimité, à force d’en voir les coulisses de fabrication, avec ses salariés de l’actualité.
Comment croire à la qualité d’un quotidien dont les correspondants trahissent allègrement toutes les bases de la profession de
journaliste, dont la directrice ne jure que par le crédit qu’apportera ce poste à son CV, qui pullule de véritables planqués de la vie – fiers de l’être – à des postes pour lesquels ils ont
manifestement lâché toute conscience professionnelle, et où même la plus compétente des expertes se laisse sciemment berner par peur de la solitude.
Amertume, décrépitude de l’âge, réalités de l’infidélité conjugale, rêve de grandeur déchue, ou parasite de la vie des autres, ces
imperfectionnistes parviennent pourtant à décrocher des sourires d’empathie pour ce jubilé d’un quotidien qui a réussi l’exploit de paraître durant 50 ans, malgré un tel cumul des ratés bien
humains auxquels nous pouvons toujours être confrontés.
Ce qui ne lasse pas d’engendrer perplexes méditations sur la véritable valeur qu’on prête à ces imperfections… Chapeau en tous les cas
pour ce titre simplement mais terriblement bien vu pour décrire le monde de la presse, et le monde tout court.
Dans le train de Paris à destination de Turin, quelque part entre la France et l’Italie.
Une dame alterne trois lectures différentes, passant de l’une à l’autre : Il genio russo, Le Anime Morte de Gogol,
un livre très vieux et bien jauni qu’elle lit avec un léger sourire de satisfaction, le magazine Psychologie avec Guillaume Canet en couverture, et un livre de poche La vie devant
soi de Romain Gary.
En route la dame sourit et semble ravie en notant des choses en dernière page du vieux livre sur le génie russe, ou en retrouvant une
carte dont la lecture l’émerveille avec un grand soupir d’aise.
Les plus beaux paysages de ce voyage en train apparaissent bien après la station Mâcon-Loché (l’ancienne commune est aujourd’hui
intégrée à la ville de Mâcon), quand commence le décor de montagnes aux sommets enneigés, rappelant enfin qu’on est bien en hiver malgré la saison particulièrement douce en ce tout début de
janvier 2012.
La scène risque toutefois de se produire de moins en moins du fait de la concurrence ouverte entre la SNCF et Trenitalia, ces
entreprises ferroviaires qui ont cessé leur partenariat depuis septembre 2011.
Ferroutage gare de Modane (photo novembre 2010 - Florian Pépellin)
Sur fond de libéralisation européenne du transport ferroviaire, et de grands projets de lignes ferroviaires contestées au niveau local
(le grand projet de liaison Lyon-Turin mis à enquête jusqu’en mars dernier a suscité une opposition
comparable au mouvement des NO-TAV du
Piémont italien), l’harmonisation des réseaux ferrés de France et d’Italie peine à aboutir.
L’homologue italien de Réseau Ferré de France (RFI) réclame des travaux d’adaptation des trains français pour circuler sur son réseau,
et le tout prend du retard.
Résultat : perdants pour les voyageurs qui se trouvent
régulièrement contraints de descendre du train pour aller rejoindre en car, un autre train de l’autre côté de la frontière.
Arrêts non prévus à l’itinéraire initial, les gares de Bardonecchia, Modane, Oulx
ou Porta Susa à Turin sont devenues ainsi le théâtre d’attroupements de voyageurs surpris par la correspondance train-car improvisée.
Aucune mesure d’information en bonne et due forme
n’est organisée car bien sûr, les compagnies ferroviaires de part et d’autre de la frontière estiment qu’il n’est pas de leur ressort d’informer les voyageurs des solutions de remplacement prises
par le concurrent.
Amis voyageurs, armez-vous donc de vigilance et soyez peu regardants des horaires d’arrivée si vous envisagez ce mode de transport pour
circuler entre France et Italie. Evitez également d’oublier vos papiers, car malgré la libre circulation des personnes, les contrôles d’identités visant à traquer les sans-papiers entre ces
correspondances inopinées se multiplient, pour
vous épargner d’arriver sans retard à bon port.
Le côté positif de ces itinéraires bis imposés, car il faut bien en trouver un si l’on persiste à vouloir aller en Italie, reste sans
conteste l’attention accrue que l’on porte dès lors aux lieux traversés en car dans ces régions de montagne : itinéraires imprévus en pentes vertigineuses entre de hauts sommets, et lieux
sur lesquels on ne s’attarderait pas nécessairement en temps normal, plongé que l’on peut être dans ses pensées, ses lectures ou ses bavardages de voyageurs à grande vitesse.
Vue depuis le TGV Paris-Milan, à l'approche de la frontière italienne (janvier 2012)
Même si le titre peut sembler incongru il faut garder en tête que Venise n’est pas à une curiosité près…
Le 10 avril clôturait en effet une belle exposition donnée dans une série de salles le long de la piazza San Marco :
ARMENIA impronte di una
civiltà (empreintes d’une civilisation).
Installée au Museo Correr depuis le 16 décembre 2011, cet évènement est l’heureux
fruit des initiatives concordantes de la petite - mais précieuse - communauté arménienne subsistant à Venise (autour de la congrégation des Mekhitaristes), et de la République d’Arménie, pour
célébrer le 500ème anniversaire du premier livre arménien imprimé.
Distance Venise-Erevan (2 690 km)
Illustration de l'exposition
Malgré la distance par rapport aux terres d’origine des Arméniens, le fait est que le premier livre imprimé arménien fût édité à
Venise, en 1512.
Aussi surprenant soit-il, cet éloignement est une illustration parfaite de l’histoire géographiquement bousculée de ce peuple
tenace.
Aucun aperçu de l’histoire arménienne n’est en effet concevable sans un décodage géographique, et l’exposition n’échappe pas à ce
passage obligé, avec une maquette ludique et animée de ces territoires d’origine pour en évoquer les périodes clefs.
Cette histoire ainsi qu’une tradition particulière de voyageurs-commerçants ‘éclairés’, ont fait qu’entre diverses autres implantations
dans le monde, une communauté arménienne s’était officiellement installée dans la Sérénissime depuis le Moyen-âge, avec son quartier, ses églises et ses écoles.
La première mappemonde imprimée en arménien, à Amsterdam en
1695
Extrait de l'exposition
Elle y subsiste encore aujourd’hui en bien plus petit nombre, et ses plus vivaces représentants en sont les membres de la congrégation
Mekhitariste : installés à Venise depuis 1717, ces religieux arméniens y maintiennent toujours en activité, avec force bonhommie et des trésors de sagesse, le musée et le monastère de l’île
Saint-Lazare.
Un joyeux Mekhitariste servant le vin
au repas donné dans le cloître de San Lazzaro après la messe de
Pâques
Il ne faut donc pas s’étonner outre mesure des touristes arméniens qui se succèdent régulièrement, et aussi fidèlement qu’en un
pèlerinage, dans les adresses arméniennes phares de la ville : quartier de Santa Croce près de San Marco avec sa chapelle, ancien collège arménien dans le Palazzo Zenobio près de Campo Santa
Marguerita (le palais accueille désormais diverses expositions d’art contemporain), et bien sûr l’Isola di San Lazzaro degli Armeni.
Aperçu des adresses arméniennes de Venise
Une fierté et surtout une vraie chance pour les Arméniens disséminés de par le monde, que de retrouver dans un lieu si magique, un
refuge chaleureux et plein des perles les plus progressistes de leur culture.
L'île San Lazzaro vue du vaporetto qui s'en approche
C’est triste Venise, car il faut bien en repartir un jour quand on n’est pas Vénitien. Quelle ville tout de même ! Tellement fabuleuse,
tout en étant à portée de pas.
Il y a là une certaine inertie qui enveloppe, malgré l’empressement que l’on peut avoir à aller d’un point à l’autre. On s’y rend
d’ailleurs vite compte que l’empressement n’y est pas très efficace. Il suffit d’aller à son rythme et ne pas s’affoler.
Cette immobilité sereine crée un véritable monde à part, parfait pour accueillir avec enchantement les millions de curiosités de cette
ville unique.
Carlo
Goldoni, ce « Molière italien » natif de Venise, qui aimait « à dire les choses comme elles sont, plutôt que de les embellir » l’évoque lui-même
ainsi dans ses mémoires :
« Venise est une ville si extraordinaire qu’il n’est pas possible de s’en former une juste idée sans l’avoir vue. Les
cartes, les plans, les modèles, les descriptions ne suffisent pas, il faut la voir. Toutes les villes du monde se ressemblent plus ou moins : celle-ci ne ressemble à aucune ; chaque
fois que je l’ai revue, après de longues absences, c’était une nouvelle surprise pour moi ; à mesure que mon âge avançait, que mes connaissances augmentaient, et que j’avais des comparaisons
à faire, j’y découvrais des singularités nouvelles et de nouvelles beautés. ». (*)
Statue de Goldoni à Venise,
campo San Bartolomeo, au pied du Rialto
Exemple avec cette étonnante librairie, qui s’est auto-décrétée « plus belle librairie du monde ». Après tout il est normal
que l’une des plus villes du monde, abrite la plus belle librairie du monde, qui a de bonnes raisons de s’affirmer comme telle.
Interdite aux chiens, mais bienvenue aux chats, avec entrée possible par le canal. Les livres y sont rangés tout autant sur des
étagères que dans des baignoires, des barques ou gondoles.
Vue du canal depuis l'intérieur de la librairie
Pourquoi ? Mais parce qu'il faut bien tout ces objets flottants pour sauver les livres de l’acqua alta !
C’est Luigi Frizzo, le gourmand propriétaire des lieux, qui vous l’expliquera volontiers.
Ce Casanova francophone est aussi prompt à vous prévenir de la belle vue sur le canal, qu’à vous renseigner, ou vous dire « je
t’aime » avec un grand sourire.
Comme disait Indiana Jones dans le 3ème volet de ses aventures autour de la dernière croisade : « Ah,
Venise… »
Porte 'Miracoli' à heurtoir original,
typique de Venise.
(*) Extrait des « Mémoires de M. Goldoni pour servir à l’histoire de sa vie et à celle de son théâtre » rédigé en français par l’auteur, et
disponible aux éditions Mercure de France… exemple de livre qu’on trouve à la librairie française de Venise, autre adresse sympathique de la
Sérénissime, à deux pas de SS Giovanni e Paolo, et non loin aussi de l’AcquaAlta.
Difficile de trouver moment plus à propos pour la sortie de ce film,
tandis que la tonitruante loi pénalisant les négationnismes enchaîne les péripéties nauséabondes. Contre l’indifférence passive et généralisée,Le Fils du marchand d’olivesdénonce pour sa part
avec créativité, intelligence et entêtement, un négationnisme institutionnalisé, toujours trop lourd de conséquences.
ConnexionsS vous faisait découvrir l’an dernier (ici et là), ce film de Mathieu
Zeitindjioglou, particulièrement bousculant par sa démarche artistique, personnelle mais aussi citoyenne, surprenante et totalement inédite à tous points de vue.
L’originalité du discours et de sa forme ouvrait en effet de nombreuses perspectives à l’Arménien bizarrement enraciné en diaspora,
mais aussi à tout être humain réceptif à la question de l’identité malmenée (voir encadré sur le film, de notre billet d'avril
2011).
Or voilà qu’après avoir concouru et brillé dans de nombreux festivals de par le monde, ce film auquel seuls ses auteurs croyaient
arrive finalement sur les écrans, fort de l’accueil largement positif reçu à chacune de ses projections.
Dans cette œuvre particulièrement mordante et en même temps sensible, Anna et Mathieu Zeitindjioglou ont en effet mis à jour avec un
dynamisme qu’on ne concevait plus, les nombreuses contradictions que vivent, aujourd’hui encore, l’Arménien de diaspora mais aussi la Turquie, entre rejet d’un passé si lourd, négationnisme et
poids du déracinement.
Il ne faut donc pas s’étonner de son passage remarqué dans les festivals, et les nombreux prix qu’il y a récolté (voir encadré Prix et
festivals), en suscitant parfois des débats particulièrement constructifs.
A Bruxelles par exemple, sa projection à un festival du film juif a en effet donné lieu à un débat particulièrement riche avec un
historien faisant notamment le parallèle entre le négationnisme actuel de la Turquie, et celui que la Pologne a longtemps pratiqué vis-à-vis de la Shoah.
Comparativement à l'adhésion totale et l'enthousiasme entreprenant qu'il a ainsi généré partout ailleurs, en France, et
c’est là que le bât blesse, malgré les réactions tout aussi positives du public français, il semble y avoir eu un blocage tant sur la thématique que sur la forme du film. Et puis finalement «
ils ont commencé à réagir quand le film a reçu des prix en festival ailleurs qu’en France » constate le réalisateur.
Anecdote pas si anodine qu’il n’y paraît, le festival international du film d’éducation d’Evreux a battu le chaud et le froid en
l’espace de deux jours aux auteurs du film. En effet : acclamés le jour de leur arrivée et lors de la projection, le couple Zeitindjioglou s’est vu ignoré le lendemain. Sorte de black-out
incompréhensible.
En fait, à l’exception d’une réaction excessive de la part d’un professeur de français qui a vu le film comme une insulte à sa
turcophilie (ce qu’il n’est pas en réalité), l’adhésion au film était unanime mais non assumée. Manifestement le sujet dérange, pour diverses raisons : assimilation trop rapide à un militantisme
pro-arménien, ou à une rhétorique d'extrême droite hostile à la Turquie. Un autre professeur allait même jusqu’à avouer au réalisateur que malgré sa qualité, elle n’oserait pas diffuser
le film dans son établissement où se trouvait nombre d’élèves turcs.
Sans en tirer de conclusion hâtive, on y voit en tout état de cause le symptôme d’un manque de courage patent,
malheureusement trop répandu dans les médias français selon Anna qui ne se contente pas de s’en désoler. Elle s’en révolte encore aujourd’hui avec la même vigueur, elle, la Polonaise qui a ouvert
les yeux de son mari sur les origines de son nom alambiqué et si difficile à porter.
Pour rappel, Zeitindjioglou - quatorze lettres, un double scrabble - signifie en turc ‘le fils du marchand d’olives’ et donne en outre
la circonstance fort délicate pour un descendant d’Arménien d’être confondu avec le peuple de ses bourreaux !
Une injustice patente qui explique pourquoi ce couple attachant, qui ne connaissait pas plus que cela les Arméniens de France et leur
histoire, s’est intéressé à la question. Résultat : en se rendant carrément sur place, au cœur même de la Turquie profonde, ils ont décortiqué avec une justesse et une pertinence remarquable
la mécanique absurde d’un négationnisme institutionnalisé.
Aucun producteur n’ayant souhaité se lancer dans l’aventure, le pari était loin d’être gagné. Pourtant, sur ces bases saines et
solides, le film de ce périple intense a réussi et même confirmé l’essai, à chaque projection et dans les nombreux festivals où il a été sinon primé, du moins largement applaudi.
Une sortie à point nommé
Tout un programme qui viendra peut-être, on l’espère, contrecarrer la pente glissante que prennent aujourd’hui certains contradicteurs
d’une loi pénalisant les négationnismes, et qui n’a pas fini d’être chahutée. Si le principe d’une telle loi peut être sujet à
discussions, il n’est en effet pas normal qu’il aboutisse à remettre en doute le négationnisme de l’actuel Etat turc, et en fin de compte la réalité même du génocide. Un
négationnisme qui n’a d’ailleurs pas manqué de s’exprimer insidieusement à l’occasion de ces débats.
L’actualité offre bien souvent de ces convergences étranges. Alors que les revendications arméniennes se trouvaient donc chaotiquement
propulsées au gré d’une des dernières sorties choc d’un Président en campagne, Le fils du marchand d’olives avançait lentement mais sûrement sur le chemin d’une reconnaissance
grandissante en dehors des frontières.
Il viendra sans doute à point nommé apporter un éclairage tout en finesse et percutant, lors de sa sortie sur grand écran.
L'information est donc à diffuser largement et rendez-vous est pris dès le 11 avril prochain, pour au moins maintenir ce film en salle le plus longtemps possible, et
contribuer ainsi à ne pas laisser s’enterrer une histoire déjà trop malmenée.
Nouvelle bande-annonce
Sélections en festival et prix reçus
Prix spécial du jury à Yerevan / Reanimania international film festival 2011 (festival du film d’animation)
Mention spéciale du jury à Los Angeles au Film & script festival 2011, ainsi qu’au Movie Awards 2011.
IMAJ 2011 Bruxelles / Festival au fil du temps
ADAA Film Festival Boston 2011
Lasalle Festival international des films indépendants 2011
Prix du meilleur documentaire à Toronto / Pomegranate film Festival 2011
Faito Doc / Festival 2011
Sélection officielle : au festival Doc Miami 2011, au festival Golden Apricot 2011 de Yerevan, au festival international du film
d’éducation d’Evreux, et à l’Etoile francophone 2012.
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Journalisme personnel : informations, histoires et idées.
La page "Arménie - FA " regroupe une sélection d'articles déjà publiés (magazine France-Arménie).